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Origine : http://ici-et-ailleurs.org/spip.php?article61
TRACT PARIS VIII lundi 23 février 2009 "Une parole
douce multiplie les amis et apaise les ennemis » (Proverbes,
15, 1)
Il y a quelque chose de profondément affligeant dans le
spectacle d’un mouvement qui ne sort de ses murs que pour
s’enfermer à nouveau dans d’autres murs, qui
ne s’échappe du huis-clos universitaire que pour s’enclore
dans un espace culturel – ce que fait la « communauté
universitaire » de Paris 8 aujourd’hui en convergeant
vers le Cent-Quatre qu’elle prétend « occuper
» - non sans le plein assentiment de ceux qui président
au destin de ce lieu ! On ne saurait mieux dire l’horreur
des espaces publics, le besoin compulsif de sécurité
et l’aversion pour toute exposition qui ont inspiré
cette désastreuse initiative – « On ne va tout
de même pas aller occuper l’Opéra pour se faire
chasser par les flics ! », pouvait-on entendre récemment
encore dans une AG. Surtout pas de risque de confrontation, de conflit,
d’affrontement et qui sait, abomination, de violence(s) susceptible(s)
de mettre à mal notre précieuse intégrité
non moins que la respectabilité de notre mouvement. Et donc
: avant tout, rester entre nous, en un lieu hautement protégé
par sa distinction culturelle, et, dans ce ghetto reconstitué,
ratiociner tout à notre guise, entre semblables, à
propos de la crise de l’université, du destin des enseignants-chercheurs
et de la perversité de nos dirigeants. Et puis, quand nous
serons fatigués de tourner en rond, cultiver notre convivialité,
chanter, danser, boire et manger, « faire la fête »
- bref un grand jamboree scout en forme d’autocélébration
de la « communauté universitaire » en lutte,
énormément en lutte. A ce train, c’est bientôt
toute politique, et spécialement toute conflictualité
politique, qui sera soluble dans la culture.
On ne saurait mieux travailler à l’enterrement du
mouvement qu’en le dévoyant vers cette ancienne morgue
recyclée en espace culturel – l’inconscient a
des voies tortueuses que le bon sens, souvent, ignore. La translation
des usagers de Paris 8 vers ce lieu ne produit ni rupture ni déplacement
– les mêmes âneries pédagogiques, les mêmes
ténors incontinents, les mêmes petites consolations
abjectes y trouveront leur vase d’expansion. Ces continuités
cultivées sont le sceau du déni de la dimension politique
de notre mouvement : aux Cent-Quatre comme dans nos pauvres cubes
de béton de Saint-Denis, les plasticiens continueront de
plastifier plutôt que plastiquer, les cinéastes de
vidéoter passionnément, les danseuses d’enseigner
la bourrée, les théâtreux de théâtrer
et les philosophes de distiller leur tisane sédative. Or,
la politique, lorsqu’elle a lieu, interrompt et discontinue,
elle arrache dans l’instant le masque de toutes ces impostures.
Elle porte les réclamations, les litiges et les conflits
au cœur des espaces publics, elle est visible et bruyante.
Notre mouvement nous met aux prises avec un adversaire retors et
obstiné, décidé à nous soumettre aux
conditions de son entreprise générale de normalisation
de la société, la norme étant la lutte de tous
contre tous, la « compétitivité », l’utilité
immédiate de tous les savoirs et leur soumission aux besoins
de la sacro-sainte « économie ». L’enseignement
et plus particulièrement l’Université ne sont
pas par définition et dans leur globalité des bastions
naturels de la résistance à cette entreprise, mais
ils n’en demeurent pas moins largement insoumis à ce
qui l’inspire. Ils demeurent des espaces où prospèrent
l’indocilité et les conduites de résistance
à ces « réformes », tant du côté
des étudiants que des enseignants. Pour cette raison, l’affrontement
actuel a valeur de test : si le pouvoir parvient à nous imposer
ses conditions, comme il l’a déjà fait l’an
dernier, avec la loi sur l’autonomie des universités,
il aura ainsi démontré qu’aucun milieu, qu’aucune
catégorie sociale, aussi rétifs et ingouvernables
soient-ils supposés être, n’est désormais
en mesure d’arrêter le rouleau compresseur de son dessein
de mise au pas et de caporalisation. Le caractère à
ce titre exemplaire de cet affrontement signifie que nous ne pouvons
espérer l’emporter à coup de rassemblements
autarciques et de manifestations rituelles, sans gagner la bataille
de l’opinion publique, sans exposer une énergie exceptionnelle.
Il s’agit de convaincre les gens, dont beaucoup estiment que
nous ne sommes pas les plus à plaindre, qu’il ne s’agit
pas là d’un mouvement catégoriel et corporatiste,
mais bien d’une bataille politique dans laquelle est en jeu
le rapport des forces entre ceux qui tentent d’imposer à
tous un thatchérisme à la française et l’immense
majorité qui aspire à en finir avec tout ce qui s’incarne
dans le sarkozisme : atteintes aux libertés publiques, discriminations,
licenciements et fausse relance néo-libérale.
Le mouvement actuellement en cours en Guadeloupe, en voie d’extension
dans les DOM, montre le chemin : c’est la grève qui
y tient la rue, y dicte les échéances, y impose ses
conditions par sa force et sa détermination ; et c’est
le pouvoir métropolitain qui s’y trouve réduit
à la discrétion et à la défensive.
Fuyons la morgue, désertons les lieux de mort, inventons
le mouvement, gagnons la rue !
Nous sommes tous des Guadeloupéens en colère !
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