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origine http://www.mouvement.net/site.php?rub=2&id=2eed86247611b6fa
« Et vous », « Spectacles », « Rendez-vous
», « Loisirs »... Autrefois fièrement accrochés
au fronton des pages grises de nos quotidiens, les mots Art et Culture
ont disparu en quelques années. La critique d’art se
trouve désormais coincée entre les photos d’un
défilé haute-couture, les résultats des essais
du dernier coupé et un bavardage de starlette...
Alain Brossat, philosophe, a écrit plusieurs ouvrages notamment
Le grand dégoût culturel, Seuil, Paris, 2008.
« Tout, ou presque, est culture », dites-vous....
Il faut abandonner l’idée que la culture serait, aujourd’hui
comme hier, un domaine de distinctions particulières, associé
à l’intelligence, à l’émancipation,
à la capacité critique. La culture est de nos jours,
et tout particulièrement dans un pays comme le nôtre,
un moyen de gouverner les vivants – elle est l’une des
composantes essentielles d’une biopolitique globalisée,
au même titre, disons, que le sanitaire ou le sécuritaire,
elle est l’élément, toujours plus efficace,
d’une police général du vivant. On gouverne
à la culture, dans les démocraties contemporaines,
comme on gouverne à la prise en charge sanitaire et à
la veille sécuritaire, ce qui se nomme communément
« culture », dans ce type de configuration, est un dispositif
spécifique de mise en forme du vivant humain. Le propre du
gouvernement des populations, dans nos sociétés, est
d’en appeler sans cesse à des technologies nouvelles,
à des innovations incessantes, de s’expérimenter
sans fin, ne pouvant manifestement plus faire fond sur les vieilles
recettes de la souveraineté ou des disciplines. On va donc
gouverner toujours davantage à la médicalisation de
la société (le paradigme de la « santé
globale » et du « droit à la vie »), à
la gestion des risques et des peurs (le paradigme de la «
sécurité ») et aussi, de plus en plus, à
la « culturisation » des populations (le paradigme de
l’ « annone culturelle », aussi nécessaire
à chacun que l’air qu’il respire).
La « culturisation » de nos sociétés suppose
un processus de radicale indifférenciation et de dé-hiérarchisation
; la sphère des « biens » culturels s’étend
sans fin, elle est une sorte de plasma, de ciment liquide qui contribue
puissamment à « faire tenir ensemble » les segments
disjoints de nos sociétés, elle est un puissant principe
agrégateur qui « rassemble » les chefs d’œuvre
de la peinture exposés au Louvre, les vins de Bordeaux, le
yoga et les séries TV. La puissance du motif culturel aujourd’hui
tient à son installation à l’intersection des
logiques du marché (elle est, pour l’essentiel, «
marchandise ») et de la dimension la plus avantageuse du gouvernement
des vivants (une marchandise… « pas comme les autres
»). Le gouvernement à la culture, en effet, jouit de
cet immense bénéfice d’être furtif, c’est-à-dire
de se dérober en tant que forme, mode et procédure
de gouvernement – il apparaît comme un moyen de promotion,
d’occupation, d’amélioration - d’optimisation
de la vie - différencié mais non hiérarchisé,
proposant des « biens » et des « produits »
adaptés aux différents publics auxquels il s’adresse.
Il demeure, pour l’essentiel, imperceptible en tant qu’élément
d’un pastorat intelligent visant à rendre la population
gouvernable sur un mode tel que celle-ci n’éprouve
aucune mainmise ou emprise subie ou contrariante, de manière
à réduire autant que faire se peut la part de l’ingouvernable.
Ce mode de gouvernement par diffusion d’une quantité
illimitée et infiniment variée de biens bigarrés
relève fondamentalement du concept de police, pour autant
qu’il vise à consolider les assises des inévitables
répartitions : aux uns les séries américaines,
le sport, les jeux de hasard et le minimum vital de la culture scolaire,
aux autres les grandes expos centralisées et décentralisées,
à d’autres l’IRCAM, l’Opéra de la
Bastille et le reste.
Comment cette évolution s’articule-t-elle avec celle
du système politique ? Peut-on y voir l’effet du processus
d’égalisation démocratique ?
Il ne faut pas nécessairement tenir à « historiciser
» le processus dont découlerait la situation actuelle
dans laquelle la culture est devenue cet élément liquide
et ce colloïde destiné à colmater les brèches
et fissures toujours plus béantes de l’existence collective
et de la vie publique. Le pacte sacré (et supposé
perdu) entre la culture et l’émancipation, la culture
et les Lumières, la culture et l’Intelligence n’a
sans doute jamais existé. Ce qui a bel et bien existé,
en revanche, ce sont des configurations et des personnages singuliers
dans ou pour lesquels sont à l’œuvre des interactions
évidentes entre égalisation, autonomie, capacité
résistante et accès à la culture. Figaro, le
Jacques de Diderot sont en mesure de river leur clou à leurs
maîtres respectifs parce qu’ils ne se sont pas contentés
d’acquérir de l’expérience à l’épreuve
des duretés et aléas de la vie – ils ont assurément
pris le temps de lire quelques livres, en autodidactes, portés
par le tremblement qui affecte les polices culturelles au fort des
Lumières - en témoigne l’apparition du personnage
du « philosophe plébéien » - Jacques et
Jean-Jacques, et sont du coup devenus non pas seulement plus «
intelligents », mais surtout d’autant plus intolérants
à l’inégalité instituée qu’ils
se sont frottés de « culture ». Le discours de
la modernité s’est emparé de ce type de singularité,
assurément exemplaire, pour en faire un mythe, un mythe politique,
une fable idéologique : ceux d’un pacte éternel
et universel conclu entre culture et liberté, culture et
émancipation, culture et intelligence, culture et capacité
politique. Or, dans sa version étatisée et scolarisée,
celle que met en forme l’Ecole publique de la III° République,
ce supposé pacte a déjà perdu l’essentiel
de son tranchant : autant qu’un moyen d’émancipation
des classes populaires par le savoir et l’accès aux
fondements de la culture générale, l’instruction
scolaire est la voie royale d’une mise aux normes de la population
aux conditions d’une (bio)politique moderne dont les fins
sont indiscernables, tant l’invention d’un « faire
vivre » décuplé s’y trouve entremêlé
à la promotion d’une thanatopolitique sans précédent
ni équivalent dans l’histoire des sociétés
humaines. Un des plus hauts sommets de la culture française,
au début du XX° siècle est assurément l’œuvre
de Charles Péguy – Clio, L’Argent, etc. ; le
malheur est que cette œuvre s’achève sur une sorte
d’éloge par prétérition de l’imminente
boucherie des peuples européens, ceci à la faveur
du glissement fatal qui va conduire Péguy à confondre
le peuple de Valmy avec celui des tranchées de l’Argonne.
Dans l’instant de cet effondrement (philosophique, politique…)
se discerne la rupture du pacte supposé entre culture, intelligence
des situations et émancipation. C’est dès lors
un mythe qui se survit sans fin, et qui se survit à toutes
fins utiles. La faillite des mots puissants et des dispositifs agencés
autour de la « défense de la culture » contre
le fascisme montant, dans les années 1930, n’est jamais,
à l’échelle collective, que l’équivalent
de l’effondrement mental qui cisaille littéralement
l’œuvre de Péguy. Il s’avère alors,
à l’épreuve des faits, qu’à l’heure
du péril mortel, les exhortations lancées urbi et
orbi à défendre le Saint Graal de la culture menacée
par les barbares ont surtout pour vocation de servir de cache-misère
à la faillite d’une politique (la politique de non-intervention
prônée par Léon Blum durant la guerre civile
espagnole, par exemple) et à l’aveuglement de ceux
qui ne voient aucune objection à pratiquer une telle défense
en compagnie d’exterminateurs en masse (les staliniens français
et leurs compagnons de route). La grande leçon de tout cela
est que la culture (sa défense, sa promotion…) ne saurait
d’aucune manière et en aucune circonstance se substituer
à la politique entendue comme domaine d’action et ensemble
de procédures spécifiques. Or, nous sommes entrés
aujourd’hui dans un temps de confusion maximale à ce
propos, au point que le rabougrissement des espaces politiques n’en
finit plus de se nourrir de l’expansion de la sphère
culturelle – une expansion qui, inlassablement, s’accompagne
de l’illusion selon laquelle l’agitation culturelle
aurait aujourd’hui vocation à tenir lieu d’action
politique et serait dotée de la capacité de produire
le même type de déplacements ou de ruptures que ce
qu’entraîne l’agir politique conçu comme
pratique du conflit. Mais il n’en est évidemment rien
: être étiqueté comme un subversif, en politique,
conduit tout droit à la case prison, alors même que
la marque du « subversif », dans un espace culturel,
est la plus-value dont se pare toute production s’annonçant
comme inédite ou innovante. La condition d’hétérogénéité
radicale entre politique et culture s’identifie en ce point
de partage : la culture rassemble (un ou des publics), elle agrège,
généralement sans débat – la politique
divise et engage des sujets dans des luttes.
La « culture de masse », notamment promue par les industries
culturelles, est souvent pointée comme la menace pesant sur
la « vraie culture ». Or vous allez à l’encontre
de ces alarmes. Les industries culturelles ne participent-elles
pas cependant à de cette « transitivité générale
» dans la mesure où elle bouleverse les hiérarchies
anciennes et indexent la « valeur » sur le succès
ou/et le retour financier ?
Nous n’en sommes plus là, et en ce sens, des modes
de problématisation très diffusés de la question
qui nous occupe ici, comme ceux qu’ont mis en place des philosophes
de la culture (de son effondrement) tels Adorno et Horkheimer, nous
sont aujourd’hui d’un piètre secours. Ce n’est
pas la partition entre « haute culture » (à défendre
et promouvoir envers et contre tout) et « culture de masse
» (à dénoncer inlassablement dans ses formes
asservissantes et décérébrantes), partition
qu’un auteur comme Bernard Stiegler tente de remettre en selle
aujourd’hui au temps des médias électroniques,
ce n’est pas cette opération du tri entre le bon grain
et l’ivraie qui peut nous permettre de penser la condition
culturelle des vivants dans nos sociétés aujourd’hui
et, encore moins, d’en amorcer une critique politique. Il
y a déjà belle lurette que s’est imposé,
de manière irréversible et, d’une certaine manière
salutaire, le principe général d’indifférenciation
des biens, objets et pratiques culturels dont l’effet premier
est d’interdire toute opération de hiérarchisation
de ceux-ci, de rendre caduque toute espèce de taxinomie qualitative,
bref de saper, dans leur principe même, les fondements discursifs
et « éthiques » de la culture des élites.
Ce qui caractérise la culture aujourd’hui avant tout,
en tant que « sphère de vie », c’est ce
trait à la fois homogène et différencié
: elle est, dans nos sociétés, disons, « post-démocratiques
», un mode des plus efficients d’enveloppement protecteur
et promoteur des existences, elle est le « faire vivre »
dans la dimension de l’occupation de la vie immunisée,
elle en est comme l’architecture intérieure, là
où d’autres dispositifs généraux se soucient
davantage de la machinerie et des étais. La culture, dans
nos sociétés vouées à l’immunisation
de la vie débranchée de toute perspective d’émancipation
ou de tout projet d’autonomie, est devenue la musique de salle
de bain qui accompagne la promotion d’un paradigme de survie
généralisée – Gérard Manset pour
les uns, IAM pour les autres, Bartok et France musique pour d’autres
encore… à chacun son enveloppe culturelle. De ce point
de vue, la position « vertueuse et républicaine »
consistant à défendre la « vraie » culture
contre les méchante industries culturelles est d’une
affligeante indigence : au niveau de l’Etat, cela revient
à promouvoir, contre les majors d’Hollywood, le pire
du cinéma commercial français (« l’exception
culturelle »), au niveau des professionnels de la culture,
à pratiquer l’évitement systématique
de la question clé : la relation (et les interactions) qui
s’établissent, dans des topographies comme la nôtre,
entre expansion de la « bulle » culturelle (comme on
parle de « bulle financière, spéculative) et
rétraction de la sphère politique ; un évitement
qui s’entend bien : c’est précisément
de cette déshérence de la vie politique au profit
du « tout culturel » qu’ils sont les premiers
à tirer parti, à la faveur d’un petit tour sophistique
: plus la culture (« populaire », expérimentale,
« décalée » - on ne dit plus guère
« d’avant-garde ») qu’ils pratiquent est
un étal parmi d’autres, une « offre » produite
aux conditions du système général des échanges,
plus se trouve consolidé son statut de visage intéressant
du gouvernement des vivants, et plus ses acteurs et promoteurs sont
portés à afficher l’air important de qui accomplit
une mission politique (éclairer les masses, tisonner les
cendres de la radicalité, animer l’esprit de subversion…)
de la plus haute importance. Jamais pourtant la distance qui sépare
telle émeute dans une cité de relégation d’un
théâtre de banlieue, pourtant tout proche, n’aura
été aussi grande qu’aujourd’hui –
deux mondes, deux planètes, deux humanités séparées.
En quoi, l’art et la culture, termes si souvent accolés,
sont-ils radicalement différents ?
Dans Le grand dégoût culturel, j’essaie de tenir
une position dont l’incommodité ne m’échappe
pas : celle d’une radicale hétérogénéité
de l’art à la condition culturelle. Ce que je veux
dire par là est, sommairement, que l’art en tant qu’il
est une sorte d’action, dévoilement d’une puissance
d’agir et d’une puissance vitale avant tout (j’essaie
d’éviter le recours au vocable trop chargé de
« création »), l’art ainsi entendu se tient
plus près de la politique que de la culture. Je ne veux pas
dire par là que tout art aurait vocation à être
politique, dans ses intentions et contenus manifestes, loin de là,
je veux simplement suggérer que la possibilité, qui
se vérifie constamment, que l’art scelle des pactes
secrets ou publics avec la politique tient à une sorte d’
« homomorphisme » de leurs procédures respectives
: l’un comme l’autre, que l’on envisage les choses
du côté des sujets agissants ou de ce qui découle
du déploiement de leurs puissances (objets ou situations),
ont la propriété (rare) de produire des déplacements
significatifs et donc, à ce titre, de réinventer le
monde. Ce que ne fait surtout pas la culture qui n’est, au
mieux, que le mode gestionnaire, la police générale
de ces effets produits, une fois que ceux-ci sont arrêtés,
figés. L’art (comme la politique) est dynamique, comme
la culture est statique. Dans la culture (une exposition, un musée,
une commémoration, une visite du patrimoine…), il n’y
a que des arrêts sur image(s), proposés à un
public dont le propre est de « passer » et d’oublier.
L’art, comme la politique (comme l’amour…) dispose
de cette potentialité : il peut réinventer le monde,
lorsqu’il a vraiment lieu, il invente un monde, qui est une
sorte de singularité universelle, et avec ce monde, sa mémoire
inépuisable. Il a, à ce titre, part entièrement
liée à l’événement et à
la communauté. De ce point de vue, bien loin que la culture
constitue le prolongement naturel de l’art dont le propre
est de discontinuer et de produire des commotions, la vocation de
celle-ci est d’agir comme un système de domestication,
d’anesthésie, voire d’annihilation des effets,
disons, douloureux, périlleux de l’art (et de la politique
aussi, d’ailleurs) : en réintégrant les effets
de l’art dans la continuité des choses, en rétablissant
l’emprise de la durée, en réifiant les chocs
produits par l’art sous la forme d’objets culturels
apprivoisés, appropriables, consommables. La vocation de
la culture n’est donc pas du tout de rendre l’art «
accessible » (à quelques uns ou « tous »),
mais bien d’en dissoudre le poison et de le retraiter en agrément
et eau de toilette de la survie généralisée.
Il n’existe donc à ce titre aucun pacte en l’art
et la culture, pas davantage qu’entre la vie sauvage et le
jardin zoologique.
La démocratie culturelle, en tant que système destiné
à produire du consensus, ne nie-t-elle pas toute possibilité
critique ?
Si l’on tenait absolument à introduire dans l’horizon
du « débat sur la culture » un enjeu de démocratie
et non pas de bonification du régime biopolitique, biocratique,
général, alors il faudrait faire prévaloir
dans le jeu de la culture et de l’art le motif de l’égalité
et s’intéresser aux moyens et procédures par
lesquels des dynamiques d’égalisation se mettent en
mouvement. La question ne se réduirait donc pas du tout à
celle de savoir dans quelles conditions des habitants des cités
d’Aubervilliers seraient susceptibles d’aller déguster
au Théâtre de la Commune du Lagarce mis en scène
par Bezace, mais plutôt de se demander ce qui pourrait bien
changer pour le plus quelconque des quelconques ait une chance de
faire valoir ses propres puissances artistes et se doter d’un
devenir-artiste. Bien sûr, toute ébauche de réponse
à une telle question excède absolument les puissances
de la culture elle-même et en appelle à celles de la
politique. La dernière fois que se sont dessinés les
contours d’un devenir-artiste populaire, du devenir-artiste,
sinon d’un peuple, du moins de collectifs populaires, en France,
c’est en Mai 68, dans un lien indissoluble avec l’insurrection
étudiante et la grève générale ouvrière.
A l’occasion de ce genre d’événement,
même le béton devient poétique et les murs intelligents.
Finalement, tout ce que j’essaie de balbutier là bien
laborieusement a été consigné par Artaud dans
Le théâtre et son double d’une manière
infiniment plus tranchante :
« Le plus urgent ne me paraît pas tant de défendre
une culture dont l’existence n’a jamais sauvé
un homme du souci de mieux vivre et d’avoir faim, que d’extraire
de ce que l’on appelle la culture, des idées dont la
force vivante est identique à celle de la faim ».
Gwénola DAVID
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