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Entretiens et analyses : Alain Brossat 17 octobre 1961

origine ; http://17octobre1961.free.fr/pages/dossiers/Brossat.htm

L'association "17 octobre 1961 contre l'oubli" s'élève contre le revirement du Premier ministre qui, après s'être fait le chantre de l'exigence de mémoire et avoir manifesté publiquement son soutien au manifeste d'intellectuels appelant les autorités françaises à briser le silence officiel à propos de la torture durant la guerre d'Algérie, se déclare aujourd'hui résolument hostile à tout acte de reconnaissance par l'État de sa responsabilité dans la perpétration de ces actes. Affirmant que les crimes commis au cours de "ce conflit colonial ne relèvent pas d'un acte de repentance collective", ni "de procédures judiciaires" mais de "la recherche de la vérité", il préfère s'en remettre au... travail des historiens. Même la revendication d'une commission d'enquête parlementaire destinée à établir les faits concernant la torture pendant la guerre d'Algérie lui apparaît excessive. "Surenchère" , ajoute le fidèle Hollande.

Quels que soient les motifs, électoraux ou autres, de la volte-face de Lionel Jospin, ils ne l'autorisent pas à travestir la réalité. Ce que réclame la majorité de citoyens de ce pays qui se prononcent en faveur d' une condamnation de la torture en Algérie, ce n'est pas une cérémonie d'expiation ou un rite de contrition, mais un acte de reconnaissance qui est aussi une reddition de comptes - comme cela a été le cas (non sans interminables résistances et tergiversations) à propos de la rafle du Vel 'd'Hiv': que l'Etat prenne la charge de sa responsabilité dans la perpétration de ce crime institué qu'ont été la torture et la pratique des exécutions extra-légales ou disparitions pendant la guerre d'indépendance des Algériens - et ceci, comme il va de soi, par la bouche de ses actuels responsables et dirigeants.

La pratique routinière de la torture en Algérie est chose notoire et établie par d'innombrables témoignages et travaux d'historiens, à commencer par le classique La Torture dans la République de Pierre Vidal-Naquet. Ce n'est pas d'un déficit de connaissance de ce phénomène que nous souffrons aujourd'hui, mais d'un défaut de reconnaissance par l'Etat de ce qui fut commis en son nom. L'intronisation des historiens (dont on peut imaginer que le choix fera l'objet d'un soin attentif) dans le rôle du juge-arbitre chargé de dire le vrai n'est, en l'occurrence, qu'une diversion - teintée d'une bonne dose de cynisme, lorsque l'on connaît les difficultés insurmontables que rencontrent les (rares) historiens qui n'ont pas attendu le feu vert de Matignon pour tenter d'accéder aux archives dont la consultation est indispensable à la "recherche de la vérité" sur les journées d'octobre 1961 ou sur l'action des tortionnaires en Algérie et des directives et connivences politiques dont ils se sont autorisés.

"Le gouvernement, comme il l'a fait au cours de ces trois dernières années pour l'accès aux archives de la Seconde Guerre mondiale ou aux documents relatifs aux journées d'octobre 1961, est prêt à favoriser un tel travail scientifique et historique", a déclaré le Premier ministre devant l'Assemblée nationale, le 28 novembre dernier. Dans l'hypothèse la plus favorable, une telle déclaration est à mettre au compte d'une mauvaise information. C'est qu'en effet elle survient quelques semaines seulement après que Jean-Luc Einaudi, auteur du livre de référence consacré aux 17 et 18 octobre 1961 (La Bataille de Paris, éditions du Seuil) se soit vu refuser une nouvelle fois l'accès aux archives de la Préfecture de police par le préfet Massoni...

Dans le cas de la pratique de la torture par des militaires français en Algérie, comme dans celui de l'assassinat de plusieurs centaines d'Algériens par la police parisienne et ses supplétifs, le crime a, comme disait Brecht, un nom et une adresse. Nous demandons que ce nom soit prononcé (crimes contre l'humanité) et que les "adresses" des institutions et responsables qui les ont commandités soient publiées. Il serait temps que ceux qui en appellent si volontiers au "devoir de mémoire" prennent au sérieux leur propre rhétorique.

Alain Brossat, au nom de L'association "17 octobre 1961 contre l'oubli"

Ce texte a paru sous la forme d'une tribune dans le journal L'Humanité en décembre 2000.

Nota: Alain Brossat est l'auteur d'un texte à paraître dans l'ouvrage 17 octobre 1961 : un crime d'Etat à Paris.