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L'Envolée vue par Alain Brossat

Origine : http://www.combatenligne.fr/article/?id=2837&q=author:157

L’Envolée (sous-titre : Pour en finir avec toutes les prisons) donne depuis bientôt dix ans la parole aux détenus des prisons françaises, à leurs familles, à leurs amis, à d’anciens prisonniers et, plus rarement, à quelques spécialistes engagés. L’Envolée, c’est, d’une part, une émission de radio hebdomadaire (le vendredi soir sur Fréquence Paris Plurielle) très écoutée dans les prisons de la région parisienne et relayée dans un certain nombre de villes de province ; et, de l’autre, un journal qui, en mars 2009, publiait son vingt-cinquième numéro. Un journal auquel, vu son orientation, les détenus ont difficilement accès et qui, à l’occasion, fait l’objet de poursuites judiciaires, suite à des plaintes déposées par l’Administration pénitentiaire.

Un tel dispositif évoque, tout naturellement, le Groupe d’Information sur les Prisons animé dans les années 1970 par des personnalités intellectuelles – Michel Foucault, Pierre Vidal-Naquet, Claude Mauriac… – dont le renom assura alors la forte publicité de campagnes destinées à dénoncer les conditions et l’ordre pénitentiaires sous toutes leurs espèces. L’Envolée, elle, est portée à bout de bras par un groupe de militants anti-carcéraux de sensibilité libertaire – s’activant à l’écart et souvent en opposition avec toutes les entreprises visant l’« humanisation » du système pénitentiaire français, ou sa mise en conformité avec l’Etat de droit. L’Envolée se tient loin des feux de la rampe et, soucieuse de préserver son autonomie, récuse toute aide institutionnelle.

Il ne s’agit pas, en effet, pour les promoteurs de cette émission et de ce journal, de s’établir dans la position de réformateurs des prisons françaises, d’hommes (de femmes) de bonne volonté désireux d’agir dans le sens de l’« adoucissement des peines ». Leur dessein, plus singulièrement, est d’ouvrir un espace de prise de parole et de prise d’écriture destiné à des sujets stigmatisés, soit directement soit par assimilation, ayant en commun la prison comme champ d’expérience ou domaine d’épreuves. La production de ces espaces et sa mise à la disposition de ces sujets identifiables sous différents registres (détenus, anciens détenus, parents et amis de détenus, morts victimes de la violence pénitentiaire publiés à titre posthume…) dessine une configuration tout à fait particulière : il y est question, très explicitement, de contrarier un dispositif général, un dispositif d’ordre – celui-là même qui programme et perpétue le silence de ces catégories ou du moins l’impossibilité pour elles de se faire entendre dans les espaces publics ; ou encore, plus précisément : de faire valoir leur point de vue propre, de rendre audible leur parole singulière à propos de ce qui est ici en jeu : la prison comme institution violente, le pouvoir pénitentiaire, l’emprisonnement comme expérience et comme sanction des illégalismes, le crime et la peine, etc.

Pour autant que L’Envolée (l’émission et le journal qui en constitue le complément) se conçoit comme destinée à…, voire offerte à… ces sujets, spécifiquement, elle ne s’embarrasse (si l’on peut dire !) d’aucune référence ou prémisse théorique, ne se met à couvert d’aucune autorité ; ainsi, un auteur comme Foucault dont la présence, pourtant, « habite » toute l’entreprise, s’y trouve peu mentionné. Ce sont donc directement et sans médiation des hommes et des femmes que l’auteur de Surveiller et punir aurait volontiers désignés comme « infâmes » qui y donnent de la voix envers et contre tout ce qui conspire à faire d’eux (d’elles) des sujets disqualifiés par avance (des coupables, des criminels ou leurs amis et comparses), et ce sur un mode qui désarme et contrarie l’auditeur ou le lecteur animé par un parti de tolérance humaniste/humanitaire. Non pas tant, donc, sur le mode du témoignage à propos des épreuves subies, des injustices endurées, des violences infligées que sur celui de l’agencement d’un récit propre et de l’établissement d’une position raisonnée ou d’une réflexivité autonome à propos de l’enjeu prison (de tout ce qui s’y condense), rigoureusement hétérogène à l’ensemble des autres discours, mieux légitimés, qui s’énoncent à propos de cet objet – celui des politiques, de l’autorité de tutelle (ministère de la Justice, Administration pénitentiaire), des experts universitaires, des médias, des associations incarnant l’approche humaniste/humanitaire de la question pénitentiaire…

Ce que les fondateurs du GIP et les animateurs de L’Envolée ont en commun est ici patent : une approche de la prison comme question politique (par opposition ici à humanitaire ou gestionnaire/institutionnelle), politique pour autant que vient s’y concentrer à très haute dose la conflictualité sociale, la guerre des espèces sociales. La singularité de la question pénitentiaire, telle qu’elle fut perçue naguère par Foucault et ses amis et l’est, aujourd’hui, par les anonymes de L’Envolée (les articles rédigés par des membres de la rédaction ne sont pas signés, aucun comité de rédaction n’y apparaît) est distincte : le différend social est, dans cet espace, si violemment exposé que le simple fait de favoriser une prise de parole, une prise d’écriture de la part de ceux qui y occupent, en termes de police sociale, le mauvais rôle, prend la tournure d’un engagement politique extrêmement radical et infiniment désagréable aux gouvernants.

Ouvrir cet espace dans lequel va pouvoir jouer à plein la fonction égalisatrice de la parole et de l’écriture, l’ouvrir à ces vies coupables et à ce qui les entoure – voilà un dessein, une action qui, en soi, heurte de plein fouet le dispositif selon lequel les détenus cessent d’être des parlants (des sujets « logiques ») pour être pleinement des corps assujettis à toutes sortes de procédures et technologies – disciplinaires, pénitentielles, mais aussi bien humanitaires et compassionnelles. Comme le rappelait récemment un éditorial de L’Envolée, la parole du détenu n’est pas seulement une parole dévaluée du fait même que celui qui l’énonce occupe la position du criminel ; elle est, plus abruptement, destinée à être filtrée, réduite, entravée : « L’interdiction de témoigner pour les prisonniers est (…) inscrite dans le code de procédure pénale : tout écrit, toute déclaration passe nécessairement par l’autorisation – et la censure – de l’administration pénitentiaire. Il n’y a guère qu’au moment de leur procès que les prisonniers peuvent dénoncer la police, la justice, la prison… »(n° 25, mars 2009)

En 2006, L’Envolée, poursuivie pour diffamation envers l’Administration pénitentiaire, demande l’audition comme témoins de plusieurs détenus, des longues peines notamment, appelés à évoquer devant le tribunal des violences et actes arbitraires dont ils ont eu à souffrir de la part de gardiens (les « matons » - le terme, péjoratif, est de rigueur dans le journal et l’émission et son emploi chargé d’affect énonce la part de l’inconciliable dans le conflit dont la prison est l’espace). Ces détenus, correspondants plus ou moins réguliers de L’Envolée, témoignent donc, non pour se poser en victimes, mais pour dénoncer l’ordre pénitentiaire : « Il n’y avait pas trace de « victimisation » dans vos paroles, commente l’éditorialiste de L’Envolée (n° 19, mars 2007), au contraire, beaucoup de colère mêlée parfois à un humour féroce qui témoigne de votre force, de votre conscience, de votre ténacité ».

Et c’est là, précisément, que le conflit assume sa pleine dimension, que se détecte l’insupportable d’une telle prise de parole – au regard de la police sociale : là où ce ne sont pas des corps souffrants, des corps maltraités qui font entendre une plainte, mais bien des sujets rebelles, non repentis et irréductibles qui relatent leur expérience propre, développent leurs propres réflexions critiques sur l’institution et le pouvoir pénitentiaire, sans que leur parole puisse être mise au ban ou discréditée. Là où s’ouvre une brèche dans laquelle jaillit envers et contre toute logique sociale cette parole libre, se produit quelque chose comme un effet de pétrification du dispositif destiné à empêcher l’émergence d’un foyer de discours du côté des infracteurs emprisonnés. L’avocat du directeur de la centrale ultra-sécuritaire de Clairvaux, lequel avait été vivement apostrophé dans un numéro précédent de L’Envolée, plaignant pour ce motif, ne peut alors retenir ce cri du cœur : « Mais ils sont vraiment intelligents ! » - et tout est dit de l’effet de scandale foudroyant d’une simple prise de parole de détenus à l’occasion de laquelle se manifestent des sujets aptes à articuler, à propos de la prison (et du reste) une position centrée sur leurs parcours et expériences propres… là où ne sont attendus par l’adversaire que des cris, des plaintes ou des imprécations…

Le crédit d’une « intelligence », accordé par un représentant de l’autre camp aux détenus venus apporter leur soutien à L’Envolée à l’occasion de ce procès, produit un trouble majeur : il signale le retour du motif de l’égalité là où est institué et établi comme une évidence le partage entre des sujets libres, responsables, respectables et des corps coupables, punis, réduits à une condition de minorité et de dépendance légitime. Finalement, ce « mais ils sont intelligents ! » énoncé par un représentant de la « société » et adressé à ses pairs équivaut à un « mais en fin de compte, ils sont comme nous ! » - non moins capables d’agencer un récit, d’incarner une position, d’argumenter en faveur d’une opinion, de soutenir un échange contradictoire que nous le sommes. Un aveu candide qui renverse toute la construction discursive selon laquelle ne subsisteraient dans l’espace pénitentiaire que des subjectivités écrasées, massifiées, prévisibles – subjectivités de coupables prompts à se faire passer pour des victimes, subjectivités entièrement résorbables, au fond, dans la condition de dépendance disciplinaire des corps auxquels elles se rattachent.

Reconnaître que les détenus pensent, tout simplement, admettre qu’ils ne pensent même pas moins que nous, qui échappons aux prises de la machine pénitentiaire, admettre, plus précisément, qu’ils articulent des pensées dignes d’être prises en considération à propos même de l’institution pénitentiaire, de ses finalités et de ses travers, c’est suggérer, volontairement ou non, que des paroles surgissent de cet espace, que des écrits en émanent qui convoquent des dispositifs d’écoute et d’attention. Or, depuis que la prison pénitentiaire existe, prévaut ce postulat : dès lors qu’il est question de réfléchir sur l’état de cette institution, son fonctionnement, ses travers et son destin, la parole des détenus, le point de vue et l’expérience des infracteurs ne comptent pour rien.

Ils ne sont pas, en effet, considérés comme des « usagers » de la prison, comme un des groupes entrant en composition dans le fonctionnement de cette institution et ayant, à ce titre, voix au chapitre à son propos, mais comme une population astreinte, du fait de son statut coupable, aux servitudes qui en découlent. Pour cette raison, la notion même d’une réflexivité des détenus, dans leur condition individuelle comme collective, à propos des conditions pénitentiaires et du statut de la prison scandalise l’administration pénitentiaire, dans toutes ses composantes. Dans cet esprit, au fond, le prisonnier est supposé n’avoir accès au langage qu’aux mêmes conditions que l’esclave : afin de pouvoir saisir les ordres qui lui sont donnés et, éventuellement, d’adresser aux gardiens des demandes compatibles avec le règlement. C’est donc nécessairement une violence qui s’exerce sur l’institution et une mise à mal du pouvoir pénitentiaire qui a lieu dès lors qu’un détenu entreprend de penser à voix haute ou d’écrire à ses propres conditions de sujet « intelligent », produisant de ce fait même une échappée belle hors des normes régissant la relation entre gouvernants et gouvernés dans l’espace-prison. Ce qui pourrait se dire encore plus abruptement : dans cet espace, les détenus ne comptent (sont comptés, surtout) fondamentalement que comme des corps.

On touche ici la limite de toute espèce de configuration disciplinaire – aussi rigoureux, tatillon, insidieux, intrusif soit-il, jamais aucun règlement ne parviendra à s’immiscer au plus intime de la subjectivité d’un détenu au point de l’empêcher de nourrir des pensées, de les énoncer dans l’espace de la cellule, de la cour de promenade, de l’atelier, du parloir, du prétoire, du procès (etc.) ou de les consigner dans une lettre, un journal intime, une réclamation, un message échappant à la censure… Même les très efficaces dispositifs d’apprivoisement et de domestication visant à neutraliser la rétivité des détenus (télévision, pharmacopée, récompenses, menaces et punitions…) ne suffisent pas à colmater ces brèches par lesquelles s’échappent hors de l’espace-prison des raisonnements, des sentences, des énoncés, des développements dont on ne dira pas tant qu’ils sont « libres » que « sauvages » et insoumis, radicalement hétérogènes au règlement de la parole et à la police des discours fixés par l’institution. Ces « fuites » forment des ruisselets convergeant vers ces foyers de discours où se concentre cette part de l’incontrôlable, de l’ingouvernable qui, à tout jamais, se tient hors de portée de la machinerie pénitentiaire.

Les détenus qui s’expriment dans L’Envolée appartiennent le plus souvent à la catégorie des irréductibles, rétifs à l’ordre pénitentiaire dans tous ses états et pour lesquels le fait même d’écrire, d’adresser un courrier destiné à être lu sur l’antenne de l’émission puis publié dans le journal est, bien sûr, un geste de résistance, une manifestation d’insoumission – mais, plus radicalement encore : un acte de vie et de souveraineté. Ecrire, et destiner l’écrit à être un message transmis aux autres détenus depuis un môle de résistance irréductible (l’émission, le journal), c’est, pour ces prisonniers, faire la démonstration, sans cesse reprise, qu’une limite existe aux prises qu’exerce sur eux l’ordre pénitentiaire. Certains sont des longues peines catalogués DPS (détenu particulièrement surveillé) ayant à leur actif des tentatives d’évasion, et pour qui, « témoigner », livrer leurs réflexions sur l’institution pénitentiaire est comme l’ultime liberté qui leur reste ; dans leurs propres termes, leur parole répercutée par ces organes indépendants, irréductibles aux conditions de la police générale, est la manifestation de leur humanité maintenue en dépit de leur asservissement à une machinerie tournée vers la déshumanisation et la mort. D’autres détenus, particulièrement marqués par l’épreuve de la prison, « au bout du rouleau », voient dans l’écriture comme un ultime recours, un dernier rempart contre les tentations extrêmes – le suicide en premier lieu.

Détenue à Fresnes, Audrey décrit cette disposition : « (…) À un moment donné, je me suis demandé ‘Pourquoi continuer à lutter. Pour qui ? Pour moi, sûrement pas !’. Je me disais que ce monde pouvait très bien se passer de moi, j’étais tellement dégoûtée que j’ai fini par tout niquer et je me suis retrouvée à l’hôpital… D’ailleurs voici quelques lignes écrites juste avant de péter les plombs, dans un moment de désarroi total : ‘Ma tristesse n’a d’égale que ma détresse, ma souffrance n’a d’égale que mon impuissance (…)’ ».

Dans sa lettre suivante, ayant tant soit peu remonté la pente, elle écrit : « En ce jour mémorable, écrire s’avère indispensable, donc je me lance, en me disant que cette feuille de papier représente le territoire à conquérir, que mon savoir est une arme, mon stylo un soldat et les mots des munitions, alors à l’assaut !!! Je suis heureuse d’apprendre que ma lettre vous est bien parvenue… ».

L’écriture, ici, se fait action, pour autant que le texte est voué à être relayé par un dispositif de résistance et de lutte politique où prévaut, encore et toujours, le modèle de la guerre. Ecrire, dans une telle situation limite, revêt certes une fonction thérapeutique pour le sujet écrivant, mais cette auto-thérapie est d’emblée inscrite dans un horizon politique – celui d’un affrontement sans concession, hors de tout horizon de conciliation, de toute perspective de compromis. D’ailleurs, l’énoncé (le mot d’ordre, plutôt) « il n’y a pas d’arrangement » (d’inspiration distinctement anarchiste) circule dans L’Envolée de lettre en lettre, d’édito en adresse ou étude rédactionnelle, comme une sorte de mot de passe, de signe de reconnaissance ou de manifestation de connivence entre tous ceux qui se rassemblent autour de l’émission et du journal.

Il s’agit bien ainsi de montrer que chaque écrit qui entre dans ce circuit a vocation à dire et réintensifier l’état de guerre permanent qui fait rage entre deux mondes – ceux qui emprisonnent et ceux qui sont emprisonnés, deux partis irréconciliables. Chacun de ces écrits fait davantage que redessiner la figure d’une résistance infinie, il relance la lutte sans fin contre la prison entendue comme machine à exterminer, mais, plus amplement contre « le système » qui la programme, considérant que « la prison, c’est le mitard de la société, l’enfermement est l’un des pans, même s’il est le plus terrible, de l’ordre social et économique » (L’Envolée, septembre 2001).

Ce qui s’énonce dans l’espace « libéré » jalonné par l’émission et le journal trouve assurément sa place dans le registre des paroles et des écrits de souffrance. Parler de soi, de l’intérieur de la prison, témoigner de la condition de détenu, c’est bien, certes, dresser l’inventaire de privations, de brimades, d’humiliations, d’épreuves subies. Nul ne s’étonnera de ce que ce registre soit particulièrement nourri, vu les conditions générales de la détention aujourd’hui, et les atavismes dont sont eux-mêmes captifs les personnels pénitentiaires. Les lettres de détenus évoquent un quotidien fait de tout cela : insalubrité, courrier « égaré », entassement, isolement punitif, transferts à répétition, fouilles humiliantes, parloirs avec hygiaphones, gardiens abusifs et prétoires expéditifs, suicides, etc. Un tel tableau de désolation n’est pas fait pour surprendre quiconque suit régulièrement l’actualité pénitentiaire à travers les journaux ou la littérature spécialisée. Après la publication du livre de Véronique Vasseur sur la prison de la Santé, la brève et exceptionnelle incursion d’un groupe de parlementaires dans les espaces pénitentiaires avait suffi à les convaincre qu’il y avait là « scandale » et à faire état publiquement de leur consternation… avant que, derechef, la prison ne revienne dans l’angle mort de la vie publique.

Pour autant, ce n’est pas en premier lieu le luxe de détails avec lequel est établi le répertoire de l’« horreur pénitentiaire » qui distingue L’Envolée d’autres publications. C’est, bien plutôt, le fait qu’y trouve voix la position subjective, affective et morale, des détenus face à ces conditions générales. Une parole biographique dans l’épaisseur de laquelle sont totalement intriqués l’élément descriptif et l’énonciation d’une disposition, d’une humeur, d’une position. Le récit de souffrance et d’épreuves - et c’est bien cela qui singularise les prises de parole et d’écriture qui convergent vers L’Envolée - n’est ici que le « fond » sur lequel va prospérer le motif de la guerre sans fin et de la résistance infinie. De lettre en messages, ce sont les mêmes affects forts qui soutiennent proclamations, exhortations, encouragements lancés en direction d’autres prisons, d’autres cellules, d’autres misères : « Nous ne sommes pas des chiens/Il n’y a pas d’arrangement » ; « Gardez bien la patate et le moral, on les aura. Y’a pas d’arrangement ! ».

Si le propos est souvent très méticuleusement documentaire et analytique (il s’agit de briser le complot du silence à propos du régime effectif des prisons françaises, de créer de la visibilité, là où tout conspire à entretenir l’opacité), l’humeur est souvent rageuse, furieuse, haineuse parfois, les bravades sont courantes, les défis, tous tournés vers l’affirmation d’une qualité (d’une dignité) humaine maintenue envers et contre tout.

Ainsi, l’un achève sa description du quartier d’isolement de la prison de Nanterre sur cette formule : « Ainsi parlaient les loups-garous », l’autre conclut sa missive sur un « A bas les prisons, je vous embrasse », tandis qu’un troisième lance : « N’ayez pas pitié, mais essayez de penser ! ». Une posture d’irréductibilité s’établit ici, une politique de l’irréconciliation s’enracine, dont l’un des corollaires est l’exaltation de la communauté détenue (celle qui résiste et ne « s’arrange pas »), par opposition à la population pénitentiaire atomisée, déjetée, malmenée et, pour une part, soumise.

L’émission, le journal sont évoqués comme lieux de fraternisation entre détenus séparés les uns des autres, entre les prisonniers et leurs proches, leurs amis et leurs soutiens. Le thème de la fraternité, de l’entraide et de la solidarité est omniprésent dans ces textes, ces sentiments et les pratiques qui s’y agencent étant perçus comme l’antidote au désespoir pénitentiaire.

« L’emblème de la république française est : LIBERTE, EGALITE, FRATERNITE. La prison nous a volé notre liberté, elle ne nous donne aucun espoir d’égalité, mais il nous reste la fraternité, ce n’est pas rien loin de là… », écrit une rédactrice du journal dans le numéro de juin 2001. Même motif, dans l’éditorial du même numéro, énoncé dans le style « anarcho-populo » adopté par quelques-uns des rédacteurs (une façon de se rattacher à une tradition, celle du banditisme social de teinte anarchiste de la Belle Epoque) : « (…) Enfin, à tous les camarades, toutes les camarades de misère… y’a de quoi faire, mais c’est pour la bonne cause, une cause juste, la nôtre. Et puis nous avons l’opportunité, l’immense privilège, d’avoir avec nous, pour nous, des potos, des camarades qui sont OK pour relayer, communiquer, soutenir. Eux sont dehors, ils sont OK pour se battre avec nous. C’est énorme. Ne les décevons pas ».

C’est donc bien une communauté de combat qui entend se manifester ici, et non pas, pour l’essentiel, une masse malheureuse, maltraitée et endolorie. Ce n’est pas pour rien que le numéro 14 de L’Envolée (juillet 2005) s’enrichit d’un supplément intitulé « Victimes, l’Etat investit pour votre avenir ». Rédigé en partie par des détenus, ce dossier développe une critique argumentée de la tentation victimiste contemporaine, des modes actuels de victimisation et d’auto-victimisation. Hafed, détenu à Fresnes et casseur de banques, évoque la promotion de la figure de la victime : « Avant, la sagesse populaire voulait qu’un témoin dise, de peur d’être emmerdé : ‘j’ai rien vu’, même lorsqu’il était sur place. Par la grâce de la psychologie, ce témoin est devenu un traumatisé d’avoir vu une violence. Ce traumatisme qu’il subit lui est légalement expliqué, et le voilà très intéressé par cette pathologie qu’on lui découvre et qu’il ne soupçonnait pas lui-même. Du second rôle de témoin, le voilà promu premier rôle : victime. Oui, il était là, il a tout vu, oui, oui, depuis il n’en dort plus, il n’en branle plus une au boulot, il délaisse femme et enfants, il souffre… ».

Un détenu à Fleury-Mérogis signe, lui, un texte intitulé : « La victimisation produit des individus soumis » et Catherine, mère de deux détenus condamnés à des longues peines, tranche : « Raconter, dire, écrire, c’est déjà ne pas ou ne plus vouloir être une victime, c’est refuser de creuser le trou, l’échine ployée ; c’est vouloir en sortir (…) Résister, c’est déjà ne plus être une victime ».

La critique frontale de la tentation victimiste (très forte, sous des formes diverses, parmi la population pénitentiaire et autour d’elle, d’où ce dossier destiné à mettre les points sur les « i ») s’inscrit dans la logique de l’intransigeance déjà évoquée, elle entre en composition dans la stratégie de rupture ( au sens où on parle de « plaidoiries de rupture ») adoptée par ceux qui s’expriment dans L’Envolée. Il y a ceux qui, condamnés à des peines incompressibles, abonnés aux quartiers d’isolement, épinglés par l’Administration pénitentiaire comme multirécidivistes irrécupérables, considèrent qu’ils n’ont plus rien à perdre et pour qui, donc, s’exprimer par le truchement de L’Envolée est une façon de s’afficher comme résistant et non victime, envers et contre tout. C’est ainsi qu’Abdelhamid Hakkar, estimant que la Chancellerie s’acharne à prolonger indûment sa peine au-delà de toute limite prévisible, adresse au Premier président de la chambre criminelle de la Cour de Cassation une lettre ouverte fulminante qui s’achève sur cette formule de défi : « Par tous ces motifs, et dans la mesure où conséquemment vous ne m’inspirez ni considération ni respect, vous comprendrez que je ne vous salue pas ».

Un autre longue peine, détenu à Clairvaux, recourt au même usage autothérapique et vengeur de l’insolence, adressant cette volée de bois vert à son juge d’application des peines : « (…) Le bruit court que dans un avenir proche vous quitterez votre poste. Si cela est vrai, je ne peux que m’en féliciter, même si je n’ai rien à y gagner, car quelle que soit l’attitude de votre successeur, il ne pourra être plus partial que vous ne l’avez été. Et même s’il l’était, il lui manquerait la capacité de nuisance conférée par toutes ces années à un même poste. Considérant ce qui précède, je vous épargnerai, Madame, l’hypocrisie des habituelles formules de politesse ». « Rage et courage ! », lance un autre détenu qui assure Abdelhamid Hakkar de sa « fraternelle amitié ».

Mais, au fond, quelle que soit la catégorie à laquelle appartiennent les prisonniers qui mobilisent l’écriture au service d’une démonstration d’irréductibilité ou d’endurance, quelle que soit la forme rhétorique qui soutient cette manifestation, l’enjeu crucial en est constant : exposer une qualité et une valeur humaines maintenues contre tout ce qui, dans le dispositif pénitentiaire, conspire à en établir le déni. Un poème (il s’écrit beaucoup de poésie en prison, car le poème est, souvent, comme dans les situations totalitaires, l’ultime recours d’une position résistante dans la plus défavorable des conditions) intitulé « Debout » signale distinctement la persistance de cet enjeu politique autant qu’éthique :

« Etre derrière des barreaux,

Mais être debout

Etre dans une cage,

Mais être debout

(…)

Etre dans un monde de non droit,

Mais être debout

Etre dans ce broyeur,

Mais être debout (…) ».

La prison est, dans nos sociétés, un espace non seulement excentré, mais installé en position limitrophe et indistincte entre l’intérieur et l’extérieur du champ d’inclusion. Au plan subjectif, l’emprisonnement est une expérience-limite ; tout s’oppose au fond à ce que celui qui la subit puisse agencer à son propos un récit raisonné et audible. Pour ces motifs mêmes, la prison, en tant que sa vocation première est de fabriquer des « muets sociaux » (L’Envolée n°12), devient paradoxalement un lieu d’intensification permanent de toute parole ou forme d’écrit émanant des détenus. La parole intempestive du détenu, celle qui défie le règlement, conteste l’ordre adressé par le « maton », commente sans retenue l’ordre pénitentiaire – cette parole prend sa valeur singulière d’être à la fois intrinsèquement dangereuse pour l’institution et risquée pour celui qui l’énonce.

De même, celui qui formule une plainte ou une réclamation, celui qui décrit trop précisément les situations rencontrées dans le cadre pénitentiaire, celui qui manifeste une autonomie de jugement, celui qui adopte un ton impertinent ou irréconcilié, celui qui nomme des abus et leurs auteurs (etc.) – est exposé à la censure et à des sanctions. C’est d’être par principe et constamment entravées et réprimées que la parole et la capacité scripturaire des détenus acquièrent une valeur particulière, tout à fait singulière dans une société où, au contraire, s’impose un effet de trivialisation de la parole et du texte assignés au principe libéral d’une circulation sans entrave, optimisée par toutes les machines de diffusion du verbe.

Les fragments d’expériences et d’autobiographies qui se racontent dans L’Envolée, les moments auto-réflexifs, les méditations sur l’ordre pénitentiaire et ses rouages secrets, les motifs philosophiques surgis inopinément sous la plume des enfermés qui communiquent avec le journal (et atteignent leur public rare mais attentif, voire fervent, par l’intermédiaire de celui-ci) – tout ceci trouve sa valeur d’être l’incompté même de l’institution, de s’évader hors de son espace clos en passant à travers les mailles du filet destiné à retenir ces pensées libres. Dans nos sociétés, la parole de l’infracteur est rare et peu audible, et plus rare encore lorsqu’elle survient sans être sollicitée par l’autorité (à l’occasion d’un procès, par exemple ou d’une expertise psychiatrique), mue par la seule volonté ou le seul désir du fautif.

Elle acquiert une valeur toute particulière et présente son caractère rare et insolite lorsque ce dernier en vient à disputer aux juges, policiers, experts psychiatres, hommes politiques, spécialistes universitaires le rôle de commentateur de ses propres actes, de son destin social, de ses dispositions personnelles - en s’établissant dans la position du sujet scripturaire de sa propre vie, d’auteur critique de ses propres crimes ou infractions ; lorsque se donne à entendre le point de vue du voyou, du voleur, de l’assassin que ne contamine aucun jugement, aucun récit, aucune expertise externe à cette position. L’infracteur qui réfléchit à haute voix sans contrainte ni sommation sur ses faits et gestes, qui se lance dans une entreprise de récit et d’écriture de soi, de son propre mouvement, brisant ainsi le cercle de la confiscation de sa propre expérience par l’autorité qui le sanctionne – voilà bien qui est exceptionnel et intrinsèquement scandaleux dans ces sociétés, et c’est alors une parole sans équivalent qui se donne à entendre.

Une machine discursive fragile se met en place, dont le principe est l’inversion du regard sur l’état des choses (la vie sociale, l’ordre politique), ce que l’on pourrait appeler le contrechamp intempestif, insupportable dans son principe même. Voici par exemple que Hafed, le braqueur, apostrophe le lecteur (L’Envolée n° 14) : « Quand je pense aux 760 millions de dollars que vous allez payer pour le Crédit lyonnais… Ne vous ai-je pas vengés un peu ??? Oui, mes frères et sœurs, beaux-frères et belles-sœurs, frères et sœurs adoptives, il est temps que je pense de penser une nouvelle pensée en y réfléchissant bien !!!! Non, ce n’est pas de la langue de bois. Je ne me risquerais pas à la langue de bois alors que je sais que vous avez les oreilles en taille-crayons ! Ne croyez pas que je commence ici une future carrière de gourou ! Nenni, nenni ! Il me faut juste un ordinateur (nous verrons ensemble le mois prochain pour l’imprimante). Et pourquoi donc ? Pour écrire un épisode de Navarro ? Non ! De Julie Lescaut ? Non ! Pour vous écrire des livres afin de reprendre le flambeau des anciens. Bien sûr, je ne suis pas Genet, ni Verlaine, ni Sade, ni…ni, mais… je suis un être humain. N’ai-je pas deux bras, deux jambes, deux yeux, deux narines, deux testicules ? (…) ».

S’établir ainsi dans la position de l’auteur en devenir (et non plus simplement du scripteur), en faisant référence à la sulfureuse des traditions, celle de la littérature en prison, est, bien sûr, une façon de dessiner une ligne de fuite hors de l’enfer pénitentiaire. Une ironie de souveraineté vient en souligner le mouvement, la lettre s’achève sur ce trait d’humour noir, destiné, entre autres, à montrer que son auteur, tout autodidacte qu’il est, n’en est pas moins un fin lettré qui excelle au jeu de l’intertextualité – il signe : « Hafed emprisonné, Hafed martyrisé, Hafed assoiffé, mais Hafed, un jour, libéré ! »

L’enjeu de la réappropriation de la parole sur soi (confisquée par les juges, les policiers, les « caritatifs » et les « parlementaires ») est ici crucial. S’établir dans la position, non seulement d’émetteur d’une parole non censurée, incontrôlée, mais, de surcroît, d’un récit de soi tenant à distance le jugement de l’autorité qui juge et punit, c’est se rétablir dans la position d’un sujet dés-assujetti. Dès lors, ce sujet restauré va être en mesure d’entreprendre un retour sur soi à ses propres conditions. Dans le n° 24 (novembre 2008) de L’Envolée, Hugo, récemment sorti de prison après avoir purgé 29 ans de prison (pour meurtre en état de récidive, entre autres), réfléchit à haute voix sur un parcours carcéral qui s’étend des années 1970 aux années 2000. Il s’étonne de ce paradoxe selon lequel un meurtrier, condamné à une longue peine se trouve célébré comme tel par ses co-détenus : « Partout où j’arrivais, les gens me disaient : ‘Ouais, t’es un brave mec, t’es là pour meurtre, t’es pas là pour la pointe, t’es pas là pour un délit sexuel’. Y a personne qui m’a dit : ‘Hugo, en fait, que tu sois là pour meurtre ou que tu sois là pour viol, au bout du compte, y a que des victimes’ ; personne me l’a dit à l’époque ». Poursuivant son récit, il montre comment, au terme de quinze ans de détention, il a été conduit à s’engager dans un processus de réexamen critique de son parcours : « Y a eu énormément de rencontres tout au long de cette peine. Ce qui a été assez déclencheur, en 2003, c’est une rencontre avec une psy qui était quand même assez intègre dans son boulot, avec laquelle j’ai travaillé pendant trois ans (…) On est repassés par mon enfance, par toutes les phases douloureuses, et on a travaillé aussi sur les victimes ».

Cette démarche (à laquelle, certes, participe un acteur du dispositif pénitentiaire – la « psy » – mais dans laquelle l’infracteur s’engage de son propre mouvement) va permettre à Hugo de se dissocier de ses actes et donc de son propre destin criminel : non pas en se pliant à une règle établie par l’institution, mais en s’assurant des prises critiques sur son propre passé : « Par le passé, y a des gens qui m’ont dit : ‘Ouais, Hugo, si tu les as tués, c’est parce que ça devait être des gros enfoirés’. Non, c’était pas des gros enfoirés ; simplement, t’as des stades de ta vie où t’es en pleine violence, t’es complètement déphasé, et puis ils sont là alors qu’ils auraient pas dû être là. C’est pas pour autant qu’ils méritaient de mourir (…) Moi, déjà dans mon cas, il y a des séquelles aux victimes, il y a les familles des victimes. Et puis, je vais te dire un truc, entre un viol et un meurtre, le meurtre c’est l’acte le plus extrême qui soit, le plus violent qui soit ».

La capacité acquise par le détenu, au fil de ce processus de travail sur soi, de prendre en compte la position de la victime, d’envisager le monde du point de vue de ceux-là même qu’il a lésés, n’est pas fondée sur le ralliement à une perspective victimiste ; pas davantage, le criminel ne donne ici des gages aux instances qui le jugent et le punissent au nom de la société, en manifestant un repentir attendu. Bien plutôt, il manifeste, avec cette sorte de conversion longtemps retardée, l’endurance d’une disposition à l’autonomie, à la liberté, au sens kantien du terme, en dépit de tout ce qui, dans le dispositif judiciaire et pénitentiaire, le destine à l’enfermement dans son destin criminel et à la réduction à un état de minorité proche de l’asservissement.

« Nous avons une qualité que les scientifiques ont reconnue, nous sommes durs à la souffrance », note un détenu dans le n° 15 de L’Envolée (octobre 2005). Et d’ajouter : « Nous ne sommes les éminences grises de personne et nous avons une intelligence hors scolarité puisée dans la vie elle-même ». Sur le fond de ces deux qualités, endurance (opiniâtreté) et discernement nourri par l’expérience, va émerger, finalement, la figure la plus dense, la plus paradoxale de ce tableau : celle du détenu-philosophe. Ce dernier n’est pas le prisonnier lucide qui s’efforce de mettre à profit son temps de détention pour acquérir quelques bribes de culture ; il est celui qui trouve dans la rigueur même de la condition qu’il subit - une épreuve de désolation dans laquelle c’est son intégrité même qui est en jeu - le ressort d’une méditation qui, prenant son essor dans la sphère pénitentiaire, s’élève jusqu’au niveau des « questions de vie ou de mort » :

« Cessez de citer vos propres créations, citations et réflexions, s’écrie un prisonnier, Platon et consorts n’ont pas pensé le monde pour nous mais pour ceux qui nous gouvernent ! Leur culture est bonne pour ‘Questions pour un champion’ ou pour ‘Qui veut gagner des millions ?’ - NOUS, c’est à ‘Questions de vie ou de mort’ que nous sommes confrontés et nos adversaires sont des ennemis qui veulent nous voir crever ! ».

C’est, dans cette lettre (qui s’achève sur la formule « Credo quia absurdum », on n’échappe pas si facilement à la culture scolaire, à la culture de « l’ennemi » !) , la notion d’une philosophie propre à la communauté détenue, d’une philosophie non savante, mais philosophie quand même, philosophie de la liberté et de l’émancipation quand même, qui surgit – et qui n’est pas sans affinité avec cette philosophie ouvrière du XIX° siècle dont Jacques Rancière a souligné toute l’importance. Le détenu qui médite sur l’impossible réforme de la prison, sur les faux-semblants de la disparition de la peine de mort, sur le sens de la peine, sur le fonctionnement de la machine judiciaire, sur l’état moral de la population pénitentiaire, sur le sens éthique et politique des actions de résistance et de protestation en prison, participe de ce mouvement par lequel prend forme cette « philosophie détenue », en tant que production collective et souvent anonyme. Ce n’est pas seulement que, comme l’écrit un prisonnier, « les luttes carcérales, de quelque sorte qu’elles soient, sont toutes des hommages à l’humanité » (L’Envolée n° 19, mars 2007) ; c’est aussi que toute pensée nourrie par l’expérience pénitentiaire du détenu, laquelle se rattache distinctement au registre de l’extrême, contribue à donner un corps à cette philosophie singulière : celle de l’infracteur qui n’est pas rentré dans le rang, qui constitue une des formes d’altérité les plus radicales qui soit à la normativité générale. Une « philosophie de la vie » dont la portée s’étend bien au delà du simple récit de vie, car elle expose sans relâche l’envers de l’ordre des discours et des conduites ; une philosophie fondée, par exemple, sur le refus du travail assimilé à l’esclavage, sur la justification du vol des nantis, sur la détermination constante à se soustraire à la peine, le « désir de s’insurger contre cet Etat qui veut que je devienne esclave », sur le refus de « jouer le jeu » de l’institution pénitentiaire dans le but de tenter de raccourcir la peine, etc. (entretien avec Max, un détenu récemment libéré à l’issue de longues années de prison, L’Envolée n° 25, mars 2009).

Le n° 15 (octobre 2005) de L’Envolée publie un appel adressé à Robert Badinter, alors Garde des Sceaux sous François Mitterrand, par 73 détenus de Fleury-Mérogis. Multipliant les références au champ philosophique, ce texte énonce en même temps la très radicale différence d’une philosophie détenue, y compris dans ses débouchés politiques : plutôt que célébrer, comme le fait alors le consensus, l’œuvre du grand humaniste (la suppression de la peine de mort), il montre l’envers de cette mesure, retournant du même coup comme un gant toute l’approche juridique et humanitaire de la question pénitentiaire : « Voltaire réveille-toi, les humanistes au pouvoir sont devenus fous… La gauche humaniste se montre répressivement plus efficace que la droite. Michel Foucault est mort en serrant la main de Badinter, en toute confiance ! Sartre avait effleuré le livre noir de la pénitentiaire avec un peu d’espoir… La Ligue des droits de l’homme est aux abonnés absents, le Syndicat de la Magistrature s’est endormi dans ses promotions hiérarchiques, vive la gauche ! Les intellectuels mangent dans la main des maîtres socialistes. Et pourtant le haro au laxisme de l’opposition et l’œuvre réactionnaire d’une gauche empressée à se purger de ce pseudo laxisme accouchent d’une réalité répressive jamais connue en France. Les chiffres : 392 condamnations à perpétuité en 1984…plus d’une par jour. Les peines de réclusion à temps se sont aggravées d’un tiers, les peines d’emprisonnement correctionnel ont triplé (…) À l’heure où la France applique la barbarie civilisée et une répression sans précédent sur le chômeur-délinquant, nous sommes amers, mais ni fauves ni assassins. Saint Badinter, sois gentil, démissionne ! »

La vie politique, les formes du pouvoir, le gouvernement des vivants, l’institution démocratique, l’Etat de droit revêtent, vus de l’intérieur de la prison, des couleurs tout à fait inattendues, insolites. On ne s’y intéresse guère aux majorités de gouvernement, aux échéances électorales, aux débats parlementaires ; on anticipe plutôt sur les effets de la promotion de telle ou telle figure du discours sécuritaire ; des images fortes surgissent ; au lendemain des élections présidentielles de mai 2007, le « nouveau visage de la France », c’est « le président, avec Dati, son corbeau noir sur l’épaule » – et toutes les aggravations promises pour ceux qui sont en détention – surpopulation accrue, grâces supprimées, renforcement des dispositifs de surveillance et d’isolement… Oui, vue de prison, la démocratie contemporaine a un étrange visage : son ordinaire est fait de tout ce qui est propre à abolir toute condition de citoyenneté, et son extraordinaire de conduites et d’actions entièrement hétérogènes à ce dont sont faits la vie publique et le monde commun dans les démocraties contemporaines – une grève de la faim, une tentative d’évasion, une mutilation, un suicide, un refus d’obéissance, une émeute… Sans grande surprise, donc, le mot « démocratie » s’écrit généralement dans L’Envolée avec force guillemets de dérision, de récusation ; l’évasion y est célébrée comme un acte d’autodéfense voire un devoir, l’émeute y est attendue et fêtée lorsqu’elle survient.

Nulle surprise, donc, que les injonctions adressées par ce journal aux détenus – « Parlez ! », « À vos stylos ! » – soient perçues par les institutions et autorités directement concernées (le ministère de la Justice, l’Administration pénitentiaire) comme intrinsèquement subversives et dangereuses. Les prisons, dans notre pays, ne sont pas seulement un monde à part, elles sont aussi et surtout le monde à l’envers. Or, rien plus intolérable à l’Etat, vicaire du monde à l’endroit que ce qui, directement, sans médiations, sans autorisation, expose au grand jour la vie des habitants de cette sombre hétérotopie…

Alain Brossat, 16 septembre 2010

Cet article a été initialement publié dans l'ouvrage Vivre/Survivre - Récits de résistance, sous la direction de Christine Delory-Momberger et Christophe Niewiadomski, Téraèdre, collection Autobiographie & Education.