|
Origine : http://lesilencequiparle.unblog.fr/2009/01/21/le-sacre-de-la-democratie-alain-brossat/
(…) la démocratie, loin de s'imposer comme le régime
qui dépose ou renverse l'autorité des appareils dogmatiques
se présente plutôt, particulièrement aujourd'hui,
comme un substitut ambigu à ceux-ci, mais sans jamais s'en
détacher complètement. Certes, la capacité
d'agrégation de la démocratie, dans nos sociétés,
est une capacité “molle”, constante mais molle,
et, du côté des masses, elle porte plutôt à
produire de grands rassemblements passifs et anomiques, à
immobiliser là multitude, plutôt qu'à la mettre
en mouvement. Mais, d'un autre côté, celui des appareils
de domination, de leurs machines à penser, de leurs machines
de guerre, elle fonctionne bien comme une “centrale”
produisant une formidable énergie portant, sinon à
entreprendre de grandes actions, du moins à nourrir un activisme
fébrile, entre conquête et production du chaos. La
relation entre dogmatisme et capacité d'action se retrouve
dans la dimension de la globalisation de la démocratie, de
son exportation à marches forcées, sur un mode néo-colonial
souvent, voire sur celui de la croisade : les éléments
de base du dogme (élections libres, pluripartisme, liberté
de la presse…) sont constamment convoqués lorsque les
opérations conquérantes doivent énoncer leur
justification. Dans le cas d l'Irak, on en arrive à ce point
limite qui évoque la sentence énoncée par Simon
de Montfort lors de la croisade des Albigeois : tuez-les tous, Dieu
reconnaîtra les siens ! Tuez-les tous, la démocratie
reconnaîtra les siens ! Qu'importe que des dizaines d'Irakiens
meurent chaque jour des conséquences de cette guerre civile
provoquée par l'intervention occidentale qui est le vrai
visage de l'établissement de la démocratie dans leur
pays. L'essentiel est bien que s'y impose l'Idée (le dogme)
de la démocratie - le dogme, tel qu'il exhibe ici ses rapports
avec le fanatisme de l'Idée. Le moins que l'on puisse dire
est que ce type de pratique d'exportation de la démocratie
est sans grand rapport avec le régime délibératif
du discours considéré comme le sceau ou le label de
la modernité occidentale.
A l'évidence, les avantages et défauts du régime
démocratique n'ont pas vraiment été mis en
délibération parmi le peuple irakien, la démocratie
est survenue pour eux sous la forme d'une invasion étrangère
dont les conséquences font empirer la situation jour après
jour. Dans ces conditions, le paradigme de l'Invasion démocratique,
avec ses petits et grands Gengis Khan, prend la relève de
celui de l'Invention démocratique célébrée
par Claude Lefort. Les pouvoirs démocratiques contemporains
sont dans l'incapacité de répondre aux questions ou
interpellations concernant la part dogmatique de leur fondement.
par exemple, l'apologétique démocratique contemporaine
tombe en panne régulièrement lorsqu'il lui faut évoquer
cette zone indistincte dans laquelle s'établit le point d'articulation
entre doctrine démocratiques et dogmes de la souveraineté.
Pourquoi, par exemple, tout ce qui concerne le pouvoir nucléaire
se trouve-t-il soustrait à la délibération
démocratique ? L'engagement d'un Etat dans un processus d'acquisition
de la force nucléaire a-t-il jamais figuré dans le
programme électoral d'un parti, à l'occasion de la
compétition entre forces politiques, dans un pays démocratique,
a-t-il jamais fait l'objet d'une délibération publique
et contradictoire à propos de laquelle les citoyens seraient
appelés à se prononcer ? il en va de même pour
ce qui concerne la prolifération nucléaire : les justifications
avancées pour les actions destinées à empêcher
certains Etats de se doter de l'arme nucléaire sont fondées
sur le dogme de la puissance, la référence au critère
démocratique ne faisant figure ici que de truchement d'une
stratégie qui calcule en terme d'amis et d'ennemis. Lorsqu'on
dit que l'Iran et la Corée du Nord ne doivent pas disposer
de l'arme nucléaire parce que les régimes qui aspirent
à en doter ces pays ne sont pas démocratiques, entend-on
dire par là que tous les Etats gouvernés par des régimes
démocratiques auraient un droit à se doter de cette
arme ? Ici, distinctement, c'est un dogme qui tente de masquer les
intérêts qui s'y agencent en argumentation en appelant
aux normes démocratiques - ce dogme est celui de la souveraineté,
telle qu'elle est constamment portée à “rationaliser”
ce qui se rattache à son bien propre.
Le seul constat susceptible de s'imposer ici est que l'intérêt
des uns (à se doter de l'arme nucléaire) entre en
conflit violent avec celui des autres (qui redoutent les conséquences
de cette augmentation de la puissance du premier), le reste n'est
que poudre aux yeux - la notion d'un armement nucléaire “démocratique”
est un oxymore. Le brouillard rhétorique mis à part,
l'argumentation des Etats occidentaux vis-à-vis de pays non
intégrés à leur système d'alliances
et de sécurité est celui de la pure puissance et revient
à dire : notre monopole (relatif) sur ce type d'armement
n'a pas à être remis en cause. Cela ne se discute pas,
c'est une table de la loi (de l'ordre international actuel) et un
décret dont l'autorité renvoie directement à
notre suprématie. La conception du “droit” qui
veut se faire valoir ici est totalement hétérogène
à celle qui prévaut lorsqu'on parle des droits des
personnes dans une société démocratique. Elle
n'est pas fondée sur un système de reconnaissance
mutuelle de type contractuel ou sur un système de garanties
accordées par l'autorité, mais sur le pur et simple
crédit de violence, sur la puissance. La seule chose que
les Etats-Unis ont finalement à dire à la Corée
du Nord ou à l'Iran à ce propos, le seul message qu'ils
aient à leur transmettre est : nous ne voulons pas, non licet.
A y regarder de près, donc, on s'aperçoit que les
formes dogmatiques manifestent une efficace constante, sur des plans
multiples, dans les systèmes démocratiques ; mais
ces formes, pour être persistantes, n'en sont pas moins variables,
elles n'ont pas la rigidité qui est à l'oeuvre dans
les grands appareils religieux. Ainsi, l'exclusion des femmes hors
de la sphère politique sur un mode dogmatique (inargumentable
en raison) dans la France démocratique des débuts
de la République parlementaire à 1945. Mais c'est
un dogme réversible. Il pourrait en aller de même de
l'exclusion du champ de la politique institutionnelle et de la citoyenneté
de tous les étrangers installés dans le pays de longue
date - l'apparition de la notion d'une citoyenneté européenne
et la présence de populations immigrées de longue
date travaillant dans le sens d'un affaiblissement de ce pan du
dogme.
On en vient parfois à souhaiter que revive l'incroyance
ou l'agnosticisme du XVIII° siècle, appliqués
cette fois-ci à la démocratie comme croyance imposée,
religion dominante, idole. Une tradition à réveiller
non pas contre la démocratie, ce bain amniotique où
flottent nos existences, mais plutôt contre la dogmatique
démocratique et l'intolérance qu'elle nourrit (et
que l'on voit croître à vue d'oeil). Il s'agit non
pas de se déclarer en guerre contre la démocratie,
comme le sont les partisans du gouvernement religieux, selon des
motifs découlant directement des dogmes religieux, mais plutôt
en dissidence face au cléricalisme démocratique (comme
on a pu l'être face à un certain intégrisme
républicain, lors de l'affaire du foulard dit islamique,
par exemple). Il s'agit d'emprunter ses formes à l'anticléricalisme
éclairé et non démagogique. Il s'agit surtout
d'apprendre à penser la politique et à s'engager dans
la politique à d'autres conditions que celles du discours
de l'exclusivisme démocratique, exactement de la même
façon qu'il s'agissait pour les esprits libres d'apprendre,
au temps de la monarchie absolue, à penser l'Histoire et
son cours à d'autres conditions que celles du providentialisme
catholique à la Bossuet.
Nous n'avons pas à être contre la démocratie,
pour autant que nous y sommes immergés, que nous sommes dedans,
qu'elle est notre milieu. Mais, si nous n'avons pas la possibilité
de nous soustraire à ce milieu, du moins avons-nous, parce
que nous sommes libres sous conditions, celle de différer
d'avec ce qui s'énonce, sur un mode plus ou moins dogmatique,
comme le sans alternative, le sans rivage de la démocratie
- toutes ces injonctions plus ou moins disparates à “être
démocrates” et qui incluent, pêle-mêle,
la disposition à “adopter le point de vue de l'autre”,
mais aussi l'horreur variable mais inconditionnelle de toutes sortes
de figures de l'altérité - le “rouge”
hier, “l'islamiste” aujourd'hui, etc. Nous ne saurions
être “anti-démocrates” comme l'étaient
les partisans de l'Action française avant-guerre et aussi
les communistes qui dénonçaient la duperie de la démocratie
parlementaire, puisque la démocratie est notre milieu vivant.
Mais nous ne sommes pas, précisément, des oiseaux
ou des poissons et ne saurions nous satisfaire d'une condition politique
définie par une seule appartenance à un milieu, comme
par un effet du destin.
Et donc, finalement, ce dont il s'agit, c'est d'apprendre à
cesser de nous établir, en tant que sujets politiques, comme
inéluctablement démocrates et démocrates seulement,
car le propre même d'une condition politique est de ménager
des intervalles, des écarts dans lesquels tout individu est
susceptible de penser et mettre en mouvement sa différence
avec d'autres et d'occuper une position singulière - position
de pensée et d'action. Or le paradoxe de la condition démocratique
contemporaine est précisément de rendre compacts les
espaces politiques, ou ce qu'il en reste, au point que les termes
dans lesquels s'énoncent les différences deviennent
littéralement in-signifiants. Et ceci, à commencer
par la distinction entre “droite” et “gauche”
dont on commence à saisir qu'elle est le premier des leurres
dont il convient de s'émanciper si l'on veut tenter de saisir
les lignes de clivage effectives qui continuent à traverser
et vertébrer le champ politique. Le piège de la démocratie
se referme sur elle-même lorsque le fidéisme démocratique
en vient à étouffer le principe qui fonde la dynamique
de la vie démocratique - celui d'une pluralité dans
laquelle ont cours une infinité de positions en conflit.
On peut dire que la dogmatique démocratique l'a emporté
lorsque la légitimation du régime démocratique
en vient à trouver son fondement davantage dans le recours
à la figure de l'ennemi qu'elle dit combattre que dans la
vie même de l'institution démocratique, avec ce qu'elle
suppose de manifestation vive des différences et conflits.
C'est très précisément à ce point d'inflexion
que l'on est parvenu aujourd'hui, un stade auquel, selon toute logique,
la démocratie moderne est appelée à changer
de visage : à devenir une machine de guerre, là où
elle était, fondamentalement, un appareil de pacification
(des moeurs politiques, mais aussi bien des moeurs tout court, de
la vie des populations).
Alain Brossat
le Sacre de la démocratie / 2007
|
|