|
Origine : http://lesilencequiparle.unblog.fr/2010/03/11/droit-a-la-vie-alain-brossat/
La réinterprétation, aux conditions de “l’immunitarisme”
contemporain, du motif de la dignité humaine ne se contente
pas d’en mutiler les prémisses. Elle débouche,
surtout, sur d’insurmontables apories. Si, en effet, le “critère”
de la dignité est “‘inviolabilité”
du corps, le fait que celui-ci n’ait pas deprix, alors que
ce qui était établi au fondement du raisonnement kantien
- la différence de nature entre l’humain et l’animal,
celui-ci étant en quelque sorte destiné à servir
de moyen aux humains, disponible sans restriction ni limite à
ces fins - disparaît. L’escamotage de cette prémisse
du raisonnement kantien a donc pour effet que l’on ne comprend
plus bien, dès lors, ce qui, dans le raisonnement du bio-éthicien
contemporain, fonde la différence entre l’inviolabilité
du vivant humain et, donc, la “violabilité” supposée
du vivant animal. Si les lois d’airain de la non-patrimonialité
des éléments et produits du corps humain ne valent
pas pour les animaux, est-ce dû au fait que ceux-ci, contrairement
aux humains “ont un prix” ? Evidemment pas, les animaux
domestiques et d’élevage ont un prix, les autres non.
Pour le reste, le raisonnement bio-éthique rencontrera ici
la forte opposition des partisans des droits des animaux. Ceux-ci
ont une dignité, eux aussi, proclame en bonne place la Déclaration
universelle des droits des animaux promulguée en 1989…
La question en litige n’est pas, comme dans le cas précédent,
celle de l’usage opportuniste que peut faire une politique
contemporaine (et qu’elle ne se prive pas de faire) du motif
avantageux du “droit à la vie”. Elle est, d’une
manière moins triviale et philosophiquement bien plus troublante,
celle des perturbation et vertiges produits dans notre entendement
de partages fondamentaux, par l’irruption et l’expansion
du grand paradigme du “droit à la vie” et de
la biopolitique contemporaine : ici, tout simplment, ce qui est
en jeu dans la séparation entre l’humain et l’animal.
Une force qui va
Tels sont donc bien l’étrangeté et le paradoxe
du “droit à la vie” aujourd’hui : bien
davantage qu’un énoncé, une formule, il apparaît
comme une force qui va et dont rien ne semble pouvoir arrêter
l’expansion. Il “couvre” les domaines les plus
variés, la santé, la procréation, l’ingénierie
du vivant, la protection de l’enfance, la lutte contre la
torture, la peine de mort, l’esclavage… Mais tout se
passe ainsi : comme dans l’instantané de 1942 (le triptyque
plan Beveridge, bataille de Stalingrad et centre d’extermination
d’Auschwitz, pour aller à l’essentiel) évoqué
par Foucault, la relance tous azimuts du programme biopolitique
fondamental - “faire vivre” -, sous les auspices de
ce syntagme à la fois évident et insaisissable, s’accompagne
d’une étrange musique de mort. Plus ce syntagme semble
s’imposer comme une norme universelle et tous usages, plus
il apparaît comme cette puissance qui soumet les pratiques
humaines à ses conditions, et plus se multiplient les angles
morts, les zones d’ombre, les “espaces autres”
: là où ce n’est pas le “droit à
la vie” qui règle les conduites et informe les sensibilités,
mais une tout autre énergie ou pulsion, distinctement tournée,
elle, vers la mort.
Ici encore, ce qui fait époque se donne à voir et
se diagnostique à travers une multitude de signes et de symptômes
diffractés, dispersés dans le paysage du présent…
Ainsi, plus il apparaît, selon les normes immunitaires en
élévation constante, que l’enfance est intouchable,
que la pédophilie est, donc, le crime des crimes et le pédophile
le monstre criminel par excellence (à l’image, disons,
du parricide au temps des crimes et pénalités anciens),
que la fessée correctrice est une violence insupportable
infligée à l’enfant et que la loi doit réprimer,
et plus notre actualité journalistique va se peupler de “faits
divers” de ce genre : “En Belgique, un couple vend son
bébé sur Internet”; “Elle accouche dans
un McDo et jette son bébé à la poubelle; “Adolescents
“abandonnés” dans le Nebraska”… Tout
se passe comme si la montée du paradigme de la vie surprotégée
était accompagnée comme son ombre par celle de la
figure qui en est l’antagonique même : celle de la vie
jetable ou, ce qui est la même chose, réduite aux conditions
du marché.
Ce qui se donne à voir dans ces tensions et ces contrastes,
ce n’est pas seulement le “reste”, le résidu
inassimilable ou non encore assimilé du gouvernement du vivant
placé sous le signe du “droit à la vie”.
C’en est plutôt l’énergie inversée,
de la même façon que la thanatopolitique mise en oeuvre
par les pouvoirs modernes (sous le signe du racisme, notamment)
est l’autre visage de la saisie des populations par les dispositifs
du “faire vivre”. C’est cette coprésence,
voire cette combinaison du principe vital ou, plus précisément,
de l’affichage de la vie comme ce bien et cette valeur indéterminéss
mais devant être protégés et immunisés
à tout prix et sous toutes leurs espèces ET des flux
mortifères aux traits innombrables (abandon, désolation,
exténuation, brutalisation, destructions sélectives,
extermination…) qui suscitent un vertige permanent…
Dix-huit pays d’Europe ont interdit par voie législative
les châtiments corporels infligés aux enfants ; mais
simultanément, ces mêmes sociétés sont
traversées par la montée d’une obsession de
punir, d’un désir de sanction, de velléités
de “rétablissement de l’autorité”
de toutes espèces ; un peu partout, la responsabilité
pénale des mineurs est abaissée, l’enferment
des récalcitrants dans des centres “fermés”,
de type pénitentiaire, à partir de l’âge
de 12 ou 13 ans devient la règle, les modèles autoritaires
(“Un ordre est un ordre. Point”, tranche, dans un livre
intitulé Eduquer ses enfants, l’urgence aujourd’hui
un psychiatre en vogue (1)) ont le vent en poupe, tout comme les
dispositifs destinés à enfermer à vie, au-delà
de la durée de la peine à laquelle ils ont été
condamnés, les pédophiles et les condamnés
qui se dérobent aux “injonctions de soins”.
L’âge de l’immunisation du vivant est, aussi
bien, celui de l’exposition maximale de la vie. Ce paradoxe
ou cette inconséquence majeure du pastorat contemporain se
résolvent (ou se dérobent) par un jeu de répartitions
incessantes, de mise en séquences et de démultiplications
des plans. Ce gouvernement du vivant est tout sauf compact, il agit
par déliaison, hétérogénisation, en
multipliant les formes de prises sur les corps, les techniques de
mainmise, les scènes sur lesquelles s’établit
la relation entre gouvernants et gouvernés.
Au fond, l’enfance proclamée intouchable, désexposée,
gardée contre les séducteurs de tout poil, et le pédophile
(une construction discursive récente) subissant une peine
infinie selon les dispositions de la loi de rétention de
sûreté, c’est bien la même scène,
le même tableau, en deux volets. Mais telle est, précisément,
la malice de l’enveloppement de la vie gouvernée par
le slogan du “droit à la vie” : l’impératif
protecteur et immunitaire posé comme irrécusable (”il
faut sanctuariser la vie”) a pour effet de rendre indétectable
ce qui, dans les conséquences de sa mise en oeuvre, organise
le retour des flux de mort au coeur de ces dispositifs mêmes
: l’enfermement à vie de certaines catégories
d’infracteurs jugés irrécupérables, au
nom de la “défense sociale”.
Ce ne sont pas là des pannes ou des défaillances
partielles du système. C’est bien plutôt quelque
chose comme son économie secrète qui s’y dévoile,
son paradoxe constitutif : une formidable machine à “faire
vivre”, un mécanisme multipolaire d’incitation
et d’encadrement de la vie, mais de toutes parts infiltré
par une puissante pulsion de mort. Sur tous les plans, à
toutes les échelles, cette troublante dualité, ce
déchirement où se montre l’irrationalité
constitutive du gouvernement contemporain des vivants sont à
l’oeuvre.
Dans certaines configurations, la réversibilité du
principe supposé du “droit à la vie” en
droit de mort, droit de faire mourir, prend une tournure proprement
stupéfiante. C’est ce que révèle crûment,
par exemple, ce que l’on pourrait appeler “l’exception
humanitaire” dont fait l’objet le million et demi d’habitants
de la bande de gaza. Après les destructions et les pertes
massives subies au cours de l’intervention terrestre et aérienne
de l’armée israélienne, en décembre 2008,
la population de ce territoire placé sous l’autorité
du Hamas subit un blocus rigoureux de la part de l’Etat d’Israël
qui le transforme en ghetto, en espace de survie rationnée
: l’aide humanitaire internationale n’y parvient qu’au
compte-gouttes, la plupart des produits de base, notamment alimentaires,
étant bloqués par Israël, de même que les
matériaux de construction, les produits d’équipement
(réfrigérateurs, machines à laver, machines…),
les pièces de rechange, mais aussi du matériel médical,
des médicaments… (2)
Comme on le sait, la communauté internationale et notamment
l’Union européenne et les Etats-Unis assistent sans
broncher à l’asphyxie collective qui découle
de ce blocus, pour autant que celui-ci apparaît à leurs
yeux comme une sorte d’effet secondaire, désagréable
certes, mais apparemment inévitable, de l’affirmation
active par l’Etat d’Israël d’un droit à
la vie, d’une condition d’intégrité et
d’immunité dont la communauté internationale
aurait nécessairement, pour des raisons historiques, à
se porter idéfiniment garante. Le droit à la vie des
populations du Tibet, de Birmanie, semble s’imposer comme
le souci constant de ces même chancelleries lorsque se produisent
dans ces pays des atteintes aux droits humains, le ministère
des Affaires étrangères français en exercice
apparaissant même disposé à organiser, en 2007,
une expédition navale pour porter secours aux populations
affamées de ce pays (suite à des inondations catastrophiques)
envers et contre la volonté des généraux birmans.
Mais le même “principe” mis en oeuvre au bénéfice
de l’Etat créditeur de la “dette” infinie
d’Auschwitz, se transforme dans l’instant en décret
d’abandon lorsque la marine de guerre israélienne arraisonne,
dans l’indifférence générale, les bateaux
qui tentent de rompre le blocus dont souffrent et meurent les habitants
de Gaza.
Aux conditions de la diplomatie et des jeux stratégiques
des grands Etats, occidentaux notamment, le “droit à
la vie” des uns a pour corollaire inéluctable le “laisser
mourir” des autres, voire l’active complicité
avec un “faire mourir” fondé sur le “droit”
immémorial du plus fort.
Un visage de sable
Rarement, très rarement, surgissent dans l’ordre des
discours dans l’organisation des récits, des énoncés
qui, à l’usage, apparaissent dotés de la fonction
rectrice, de la puissance performatrice et de la capacité
organisatrice qui leur permettent de s’imposer en tant qu’agents
généraux d’un réagencement des normes
et des pratiques, dans toutes sortes de domaines en apparence détachés
les uns des autres.
De tes énoncés redistribuent les cartes, ils mettent
en route, parfois, de grands récits, ils font époque
en imposant l’évidence de nouvelle conditions sur l’amont
des façons de dire et de faire (des sensibilités,
des usages et des conduites). Bref, ils sont, à la police
des discours, ce que l’empereur est au monde chinois : un
seigneur de guerre auquel le destin a souri.
Tel est bien, dans notre présent, le “droit à
la vie”, en tant qu’il dessine le tracé d’une
actualité inépuisable, multidirectionnelle, et qui
s’impose, dans nos existences, sur le mode d’une inéluctable
transversalité : nous le rencontrons désormais partout,
le long de la diagonale qui traverse la vie quotidienne dans toutes
ses strates, sous toutes ses formes.
Du coup, nous voici portés à imaginer que ne ferait
au fond que se rendre visible, ici, plus visible qu’auparavant,
un principe frappé du sceau de l’éternité
et se frayant sa voie depuis toujours, à travers l’épaisseur
et l’obscurité des âges - la vie n’est-elle
pas ce qui, de toute éternité, a vocation à
faire valoir “son droit”, “ses droits” ?
Mais c’est là, très précisément,
l’illusion qui demande à être défaite.
Dans la chute mémorable des Mots et des choses, Foucault
évoque l’homme, cette figure toute récente des
savoirs, en Occident, et qui, selon toute vraisemblance, a vocation
à s’effacer comme une figure dessinée sur le
sable du présent (3). Dans le même sens, on ne saurait
trop insister sur la singularité de cela même qui nous
paraît aujourd’hui marqué du sceau de l’évidence
: l’enchaînement du motif de la vie à celui du
droit, la conjonction des deux immenses motifs du droit et de la
vie, termes dont l’acception varie fortement d’un contexte
historique ou culturel à l’autre.
Alain Brossat
1 Aldo Naouri, Eduquer ses enfants. L’urgence aujourd’hui,
Odile Jacob, 2008.
2 Voir à ce propos le rapport de Human Rights Watch sur
les destructions et les assassinats délibérés
commis pendant l’attaque israélienne contre la bande
de gaza en décembre 2008. Voir aussi “Destroying Gaza”
par Sara Roy, The Electronic Intifada, 9 juillet 2009.
3 “Une chose en tout cas est certaine : c’est que l’homme
n’est pas le plus vieux problème ni le plus constant
qui se soit posé au savoir humain. (…) L’homme
est une invention dont l’archéologie de notre pensée
montre aisément la date récente. Et peut-être
la fin prochaine. (…) alors on peut bien parier que l’homme
s’effacerait, comme à la limite de la mer un visage
de sable.” les Mots et les choses, Gallimard, “Bibliothèque
des sciences humaines”, 1966, p.398.
|
|