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Origine :
http://www.article11.info/?Alain-Brossat-La-culture-est
C’est une notion qu’on ne remet jamais en question,
tant on est habitué à la considérer comme forcément
positive. Et pourtant, la « culture », telle qu’elle
est développée dans nos démocraties contemporaines,
est loin d’être un instrument d’émancipation.
C’est en tout cas l’opinion d’Alain Brossat, auteur
du « Grand dégoût culturel ». Entretien.
S’il y a une notion que se plaît à défendre
– avec tambours et trompettes – l’ensemble des
acteurs et décideurs de la démocratie française
contemporaine, c’est bien celle de culture. À droite,
à gauche, dans les colonnes des hebdomadaires de la gauche
molle ou dans celles des quotidiens de la droite dure, le refrain
est le même : la culture (vaste entité molle jamais
réellement définie) est par définition positive,
porteuse d’espoir, de changement, d’amélioration.
Il en faudrait toujours plus, partout, tout le temps. Si bien qu’on
n’interroge finalement très peu cette idée de
« tout-culturel » et ses répercussions sociales
ou politiques. Œillères. Comme l’écrit
Alain Brossat : « Les préjugés qui nous portent
à voir la culture comme un domaine élevé et
une instance salvatrice sont si puissants qu’on conçoit
difficilement que la culture est désormais bel et bien enraciné
au cœur des dispositifs biopolitiques. »
Avec Le Grand dégoût culturel, publié en 2008
(Le Seuil), le philosophe Alain Brossat jetait un pavé affuté
dans le marigot culturel. Il y pointait les contradictions de nos
démocraties contemporaines gavées de culture ainsi
que la servitude béate de citoyens dépossédés
de toute réelle implication dans le champ politique. Alors
que pseudo-intellectuels, politiques, bureaucrates cultureux et
médiacrates pompeux se rengorgent d’aise en clamant
qu’ils sont au service de la Sainte Culture – jurisprudence
Lang –, les processus de dépossession politique se
généralisent et le sujet immunisé se replie
sur un quotidien consensuel mais irréel. Longtemps posée
comme instrument d’émancipation, la culture serait
désormais largement au service du pouvoir. Rencontré
dans un café de la porte des Lilas, Alain Brossat a accepté
de revenir sur les éléments clé de son livre,
avant d’élargir les problématiques soulevées1.
Entretien.
*
La digestion des oppositions
« Le Grand dégoût culturel est un livre qui
a relativement bien marché en librairie, une chose qui ne
m’arrive pas souvent. Il a eu tout de suite un papier dans
Télérama et ça a contribué à
le propulser dans le milieu des industries culturelles, auprès
des gens même qu’il dénonce. Parce que s’il
prenait totalement à revers les cultureux, il leur parlait
aussi de choses qu’ils rencontrent tous les jours dans leur
métier, d’éléments de malaise qu’ils
ressentent à l’occasion. Il a donc bénéficié
d’un certain bouche à l’oreille dans ces milieux,
sur un mode très ambivalent.
Ce n’est pas si paradoxal : aujourd’hui, la culture
fonctionne en digérant les oppositions, le négatif.
Les gens qui baignent dans ces milieux peuvent tout assimiler, ce
sont des estomacs d’autruche. Et ce n’est pas ma dénonciation
en règle du « tout-culturel » qui risque de les
déstabiliser. Tant qu’on ne leur coupe pas les crédits,
ils se fichent d’être traînés dans la boue.
D’autant qu’ils ne demandent qu’à s’afficher
comme les plus séditieux, les plus subversifs ; au moins
en façade...
Bref, ce livre les intéresse parce qu’il leur donne
du grain à moudre sur leurs propres contradictions. Évidemment,
cette réception marche sur des simplifications. Comme quand
ces gens se penchent sur les situationnistes, qu’ils citent
à tort et à travers. Ou sur tout autre écrit
subversif. Je pense par exemple aux personnes animant la revue culturelle
Cassandre qui ont tenu à faire un entretien avec moi, alors
même qu’ils sont installés au cœur du dispositif
mis en place par Lang, nourri aux subventions et aux niches culturelles
: j’ai aligné ce genre de personnages dans le livre,
mais ils tiennent quand même à présenter mes
positions. »
La culture comme valeur suprême
« Il y a un consensus autour de la culture : ce serait une
notion inattaquable, parce que forcément progressiste. C’est
cet unanimisme que j’ai voulu casser dans Le Grand Dégoût
culturel. Et c’est sûrement pour ça que le livre
a aussi intéressé des gens qui avaient l’habitude
de se reposer dans ce bain d’eau tiède, dans cette
conviction que la culture nous éduque, nous civilise et nous
sauvera.
Il y a eu par le passé des périodes où la
culture était en mesure de soutenir des possibilités
massives d’émancipation. Je prends souvent l’exemple
du personnage de Jacques le fataliste chez Diderot ou celui de Figaro
chez Beaumarchais : ce sont des gens auto-éduqués
qui sortent de leur condition de valet parce qu’ils ont lu
des livres et qui renvoient leur maître dans les cordes. Rancière
a beaucoup travaillé sur cette question au-delà de
l’approche fictionnelle, notamment sur la formation d’une
intelligence ouvrière autodidacte, tournée vers l’émancipation.
Cette intelligence permettait aux ouvriers de penser les conditions
de l’égalité avec leurs propres termes.
Il s’est effectivement produit, dans certains moments historiques,
une synergie entre la culture et une politique tournée vers
l’émancipation. Mais c’est une illusion de penser
qu’il s’agit d’une caractéristique intrinsèque
de la culture, qu’elle la porte à tout moment, structurellement.
Quand on entre dans le temps des industries culturelles, de l’étatisation
de la culture, cela disparaît totalement. A fortiori après
1981 et la vague Lang ; là, la culture devient une espèce
d’étendue liquide qui n’a plus aucun bord : tout
est culture. La culture devient alors un moyen de gouvernement parmi
d’autres.
Cela va même plus loin : dès qu’on entre dans
le monde de la culture, on est pris par un dispositif de séparation
entre des producteurs et des consommateurs. Même quand il
y a volonté de casser l’élitisme de la culture,
ces barrières restent. Par exemple, dans le cadre de la «
démocratisation de la culture », on amène des
cars de banlieusards au Théâtre de la Commune à
Aubervilliers. Ce sont des gens modestes, des ouvriers, etc. Pourquoi
pas ? Sauf qu’une fois la culture arrachée à
son public bourgeois traditionnel, on considère que le contrat
est rempli. Mais non. Pour que quelque chose change, pour que les
objets de l’art entrent dans des synergies politiques, il
ne suffit pas d’élargir le public.
Tant que demeure ce jeu de partition entre des créateurs
ou des producteurs culturels et un public qui consomme, il subsiste
une barrière. C’est pour ça qu’il faut
penser les conditions d’une appropriation de l’art par
les sujets eux-mêmes, mettre en avant le devenir artiste de
chacun. Une autre paire de manches ! C’est quelque chose que
l’on voit apparaître dans tous les événements
émancipateurs. Même une simple grève avec occupation
suffit à en créer les conditions : les gens commencent
à fabriquer des trucs, à organiser eux-mêmes...
Quand la communauté émerge, il y a des chances nouvelles
pour l’art. Ce sont des dynamiques où les gens s’inventent
d’autres profils sans même s’en rendre compte.
Il se crée des cassures du temps ordinaire, des moments d’interruption.
Et c’est dans ces brèches qu’on peut engouffrer
des pratiques permettant de trouver des lignes de fuite.
Pour moi, évidemment – c’est une question de
génération –, Mai 68 correspond au moment exemplaire
de ce processus. Il s’invente alors spontanément une
poésie de la rue : elle s’écrit sur les murs,
dans les tracts, les affiches, etc. Rien d’étonnant
à ce que le situationnisme ait trouvé sa pleine prospérité
dans cette constellation Mai 68 : il s’était justement
installé à la jointure de pratiques politiques et
artistiques radicales. »
Les sujets immunisés
« Je crois qu’il est très difficile de changer
les conditions générales de la politique aujourd’hui.
Parce qu’elles sont liées à la fabrication en
masse de sujet immunisés qui ont de moins en moins envie
de s’exposer. Or, faire de la politique, c’est s’exposer.
Ce n’est pas seulement la question de l’État,
des mécanismes du pouvoir. Il y a vraiment un problème
dans la relation entre les gouvernants et les gouvernés.
Aujourd’hui, tout va dans le sens d’une rétraction
des possibilités d’émancipation des sujets.
Et la culture joue un rôle fondamental dans ce processus,
parce qu’elle est l’une des enveloppes les plus efficaces
des sujets immunisés.
Il existe en fait toutes sortes d’enveloppes : sanitaires,
sécuritaires... et culturelles. Ces dernières sont
d’une redoutable efficacité. L’enveloppe culturelle
ordinaire devient une espèce de sac fermé qu’on
transporte partout avec soi. Par exemple, on peut traverser une
ville sans avoir entendu un bruit, sans avoir croisé un regard,
sans avoir aucune expérience de cet espace urbain. Le sujet
se replie sur lui même, avec ses prothèses –
le téléphone portable, le lecteur MP3 – dans
lesquelles il se déplace comme dans une bulle.
Il est certain que la technique contribue à ce mouvement,
via divers dispositifs. L’innovation est devenue mortifère,
elle participe à la domestication. Mais ce n’est pas
la technique en elle-même qui est responsable, c’est
l’appareillage. Se fabrique ainsi une humanité sous
cellophane, qui a horreur du contact, qui est toujours dans le simulacre
social.
Ce qui pose réellement question, c’est l’extraordinaire
vivacité et acharnement de ceux qui travaillent constamment
à capter ces dispositifs technologiques, voire à les
susciter pour en faire le pire usage. Le discours flaubertien des
années 1960 sur la bêtise de la bourgeoisie a fait
son temps. Parce que les dominants ont fait preuve d’une impressionnante
constance dans la capacité d’innover pour toujours
rebondir, se redresser, avoir un coup d’avance. Ce qui passe
par une maîtrise de la technique. Il n’y a qu’Internet
pour échapper un peu à cette mise en coupe ; mais
ça ne devrait pas durer. »
Dépression politique collective
« On ne peut évidemment désigner une période
donnée comme précisément celle où la
sphère culturelle l’emporte sur la sphère politique
: il y a eu des superpositions, une stratification de différentes
durées. Mais le basculement qui se produit pendant les années
Mitterrand est fondamental. C’est un moment essentiel dans
l’histoire politique de la France contemporaine, notamment
parce que l’arrivée de la gauche au pouvoir se produit
sur un malentendu : une partie des populations populaires pense
que ça va vraiment transformer la société.
Sauf que non : on entre dans une période interminable, quatorze
ans de règne, où seule l’enveloppe change. Pire,
la situation se dégrade : tout se met à fonctionner
aux illusions perdues, au leurre, ce qui crée une véritable
dépression politique collective. C’est là que
disparaissent les formes politiques traditionnelles où le
politique se pensait encore sous la forme de la conflictualité.
Avec les deux septennats Mitterrand, les lignes de partage se brouillent
et la société fait un grand pas en avant vers la démocratie
culturelle : tout se vaut, les positions politiques ne comptent
plus. Un moment très fort de destruction de la politique.
Ceux qui se réjouissent aujourd’hui en clamant «
Enfin, on va se débarrasser de Sarko » n’ont
pas seulement la mémoire courte : ils sont au degré
zéro de réflexion sur l’évolution plus
ou moins récente de la politique. Un tel degré de
connerie me semble hallucinant. Quand j’entends les gens dire
« Ah maintenant avec Hollande, ça va, tout va bien
se passer »... Mais le mal est fait !
Quand j’ai lu l’édito du numéro pré-élections
de la revue Vacarme, « Occupons le vote », j’étais
atterré. Que des gens que je considérais jusqu’alors
comme estimables, Sophie Wahnich par exemple, tombent là-dedans,
appellent au vote utile, et le fassent avec une telle agressivité
comme si ceux qui ne se plient pas à ce faux réalisme
étaient des ennemis de l’humanité – ça
me stupéfie. Car ça signifie qu’on est toujours
dans cette espèce de spirale qui n’en finit jamais,
cette adaptation continuelle à la dégradation. Ce
qui m’a sidéré dans ce texte est aussi cette
espèce de morgue contre les gens qui se posent la question
de ne pas voter. Il n’y a plus d’espace de débat
: c’est comme ça et pas autrement. Sur cette question,
il suffit de dire « Attention, c’est un peu plus compliqué
», et tout de suite on te catalogue comme sentant le souffre,
comme un furieux. »
La pauvreté du débat public
« Je suis frappé par l’appauvrissement des conditions
de la discussion publique. Et ça concerne tous les sujets
qui fâchent, pas seulement le vote : ce qui touche à
Israël et à la supposée question juive, ce qui
porte l’étiquette de terrorisme, l’Islam et le
voile, etc. Sur le voile, le paradigme Caroline Fourest est par
exemple très intéressant : il montre à quel
point les cartes se brouillent. On voit des hyper-réactionnaires,
dont la xénophobie est patente, conserver une image de penseurs
de gauche qui vont à contre-courant. Ils accaparent cette
posture de l’intellectuel courageux alors qu’ils constituent
évidemment le mainstream. De ce point de vue, il y a une
marée montante de la confusion dans les débats d’idées,
avec une criminalisation de tout ce qui ne transige pas. Sur la
question palestinienne, la propension à vous mettre à
l’écart, voire plus, se manifeste dès que l’on
se montre intransigeant. Autre exemple : si vous expliquez que le
« problème » nucléaire iranien tient en
grande partie au fait qu’Israël veut conserver son monopole
nucléaire dans la région, on vous taxera d’antisémitisme.
La dégradation des conditions du débat est vraiment
patente, avec un spectre des positions acceptables qui se rétrécit.
Il y a des effets d’agglomération, d’agglutinement
: un certain nombre de différences sont tolérées
à condition qu’elles soient subsidiaires. À
l’image des pseudo engueulades entre politiques ou entre journalistes
: ils peuvent parfois se jeter des anathèmes ou se déchirer
en surface tant qu’ils demeurent homogènes sur le fond.
Ils s’entendent ainsi sur le fait que la politique se fait
aux conditions de l’État, que quiconque prononce le
mot « peuple » est un populiste. Un simulacre de débat.
La culture est un liant dans ce processus, un coagulant. Elle donne
le ton, crée le style. Et la culturisation du débat
politique prospère sans fin. Par exemple, quand on passe
sur France Culture d’une émission censée être
politique avec Colombani et Casanova à une émission
culturelle, on sent bien qu’il y a pas de déclivité
entre les deux : c’est le même ton, le même dispositif,
le même ronron. Et c’est normal : dans les politiques
d’immunisation du vivant ayant cours aujourd’hui, la
politique est considérée comme un espace dangereux,
qu’il faut anesthésier. »
L’entité culture
« On ne peut pas définir la culture par énumération,
parce qu’il est impossible d’en dresser un tableau exhaustif.
Il y a tous les jours des nouveaux objets qui pénètrent
la sphère culturelle. À mes yeux, il ne faut pas faire
de hiérarchie entre ces objets. C’est là que
je suis en opposition avec l’école de Francfort qui
rétablissait les hiérarchies entre culture valable
et décadente. Sur le cinéma hollywoodien, sur le jazz,
les tenants de cette école avaient une approche très
superficielle, ne comprenaient la multiplicité des niveaux
des signes et des messages. C’est la limite de ce qu’Adorno
et Horkheimer nous ont légué.
Mais aujourd’hui, nous vivons le contraire de la hiérarchie.
La culture est devenu un monde d’immanence, horizontal, où
tout peut s’échanger, tout est équivalent. Ce
n’est pas un hasard si un des peintres les plus chers dans
les salles de vente est Basquiat, quelqu’un qui a passé
son temps à paraphraser les arts de la rue.
N’importe plus que la façon dont cette culture se
déploie dans ses rapports avec les sujets. Elle enveloppe
collectivement la population, et avec des dispositifs qui diffèrent
des dispositifs sanitaires ou sécuritaires. Il y a là
une forme de pastorat spécifique, un mode d’encadrement,
de domestication. La culture est très utile pour désamorcer
les tensions.
Il ne faut pas regarder uniquement les objets, la marchandise,
mais également la façon dont sont mises en forme des
vies, des subjectivités. D’autant que cette marchandise
culturelle a fonction de remplir les vies à une époque
où le travail et la famille ne suffisent plus à le
faire. La biopolitique a horreur du vide, et la culture remédie
à ce problème. Quand on assoit les gens au théâtre
ou au cinéma, il y a peu de chances pour que ça se
transforme en émeute... »
Le contrôle par la saturation
« On pense souvent le contrôle total sur l’humain
par rapport à la rareté de la culture, comme dans
1984. Nous subissons en réalité le contraire : un
temps d’absolue profusion de la culture.
Nous tombons aujourd’hui dans la culture dès la naissance
et nous n’en sortons plus jamais. Les gens et les groupes
sont toujours accompagnés par toutes sortes d’objets
culturels, de rumeurs culturelles. Le nœud est là, pas
dans une sorte de rareté de la culture. Ce n’est certainement
pas en prônant une conception hiérarchique qu’on
va avancer, par exemple en se battant contre la télé
trash et pour Arte. C’est une question de structure, de dispositif.
La télévision engourdit, même si c’est
à des degrés différents. Ceux qui ont les moyens
– les cultivés – regardent Arte ; ils sont juste
des consommateurs plus éclairés. Comme les gens qui
achètent leurs légumes bio... Tant qu’on ne
se réapproprie pas les médias, en en cassant les dispositifs
actuels, en brisant les monopoles et la verticalité dans
le rapport émission/réception, le mécanisme
reste le même. »
L’horizon de l’autonomie
« La ligne à suivre est celle de l’autonomie.
Il faut que les sujets éprouvent une capacité à
devenir eux-mêmes producteurs de cultures, de discours, d’informations,
de pratiques, d’actions... C’est dans ces conditions
que les choses changent. Et ça peut très bien commencer
par une démarche à la marge, par exemple par la création
d’une petite radio locale associative.
Mais tout est fait pour que cette autonomie n’émerge
pas. On veut bien que vous soyez intelligent pour être un
bon agent, pour que vous compreniez que vous devez faire attention
aux conduites sexuelles à risque, pour que subissiez à
partir d’une certain âge tous les tests pour le cancer
du colon ; cette forme d’intelligence immunisée/immunisante
est encouragée. Par contre, celles qui tendent à éloigner
du système de guidage et de surveillance sont rapidement
pénalisées, comme on l’a vu avec les SEL, les
Services d’Échanges Libres, des systèmes de
troc qui se sont surtout développés dans les zones
rurales, du type « j’échange un cours de philo
contre une intervention du plombier »... Cette initiative
collective a immédiatement été interdite en
tant que travail au noir, emploi illégal. Alors qu’elle
pouvait faire tâche d’huile et s’avérer
importante pour les gens qui ont peu de revenus.
L’autonomie se valide par la pratique, ce n’est pas
une notion condamnée aux beaux discours. C’est une
forme d’expérimentation qui n’est pas forcément
glorieuse ni spectaculaire. Il faut d’ailleurs se battre contre
cette obsession de notre époque pour la visibilité
: ce n’est pas grave de ne pas être très visible.
Ce qui importe, c’est ce qu’on fait et avec qui on le
fait. C’est particulièrement malaisé dans les
milieux intellectuels, où la concurrence à la notoriété
est très forte. Avec des amis, nous avons crée une
association de philo qui s’appelle « Ici et ailleurs,
pour une philosophie nomade », avec laquelle on expérimente
des pratiques non universitaires de la philo : des débats,
des rencontres, des sorties hors des structures habituelles. Ça
nous permet de rompre avec certaines habitudes tout en constituant
une expérience de la communauté. Tant pis si c’est
minime, il faut essayer.
Ce qui est vraiment fatal, c’est de se dire que tout est
plié, de se convaincre qu’il y aurait une perfection
de la biopolitique qui nous envelopperait totalement et nous enlèverait
toute possibilité de réaction. Prendre les choses
ainsi tient à une forme de paresse, de capitulation. Il y
a un confort dans cette posture passive, qu’on retrouve souvent
chez les gens de ma génération qui ont vécu
les grands possibles des années 1960. Et elle est encore
plus choquante chez des gens qui bénéficient d’un
certain confort. »
La violence en politique
« Dans Les Nouveaux chiens de garde, ce bon film de critique
des médias, il y a une séquence intéressante
dans laquelle le délégué des Contis, Xavier
Mathieu, répond à Pujadas. Là, le masque s’effondre.
On voit bien le présentateur tomber dans l’injonction
à dire que toute forme de violence, même matérielle,
est une chose criminelle : il tente de forcer Mathieu à désavouer
les dégâts matériels. Et il y a une certaine
jubilation à observer ce dernier l’envoyer balader.
C’est très dur de résister à un dispositif
télévisé de ce genre. Normalement, ça
n’arrive jamais.
C’est très symbolique. Nous subissons un état
des choses où toute association d’énergie politique
à un moment violent est immanquablement criminalisée.
Nous endurons une politique très immunitaire, qui fait tout
pour faire disparaître les corps : là où il
y a des corps, il y a toujours un risque de violence. Voilà
pourquoi la politique se fait de plus en plus sur Internet, ou sur
un mode complètement grégaire, à l’image
de ce que sont devenus les meetings électoraux. Il n’y
a pas si longtemps, les meetings étaient des moments de tension.
De même qu’il y avait des bastons et des morts autour
des collages d’affiches ; des gens restaient sur le tapis.
Pendant les élections, il y avait un climat tendu, une forme
d’affrontement. Ce n’est plus le cas aujourd’hui,
ou alors à la marge. Il ne se passe rien, en fait.
On voit également de plus en plus de mouvements, type indignados,
qui se disent fondés sur la colère et l’indignation,
mais qui ont intégré ce refus de la violence. C’est
étonnant. Ils se posent à eux-mêmes des limites,
chassent ceux qui sont considérés comme violents.
Cet interdit a pénétré très profondément
la plupart des milieux sociaux. Voilà pourquoi la violence
politique se trouve circonscrite à quelques endroits localisés,
par exemple les cités. Seule cette plèbe reste inflammable.
C’est d’ailleurs pour ça qu’elle est si
facile à criminaliser. D’abord parce qu’elle
est localisable, et ensuite parce qu’il est aisé de
lui coller les stigmates de la barbarie, ce qu’on a vu avec
les émeutes de 2005. On considère que ceux là
sont violents parce que mal civilisés. Mais je suis convaincu
que si on voit réapparaître un niveau de conflictualité
suffisamment élevé, ce bouchon va sauter ailleurs
que dans les cités. Il y a toujours un moment où le
rapport de force est à nu et où quelque chose fait
basculer la situation. La pacification des mœurs politiques
n’est pas un vaccin infaillible contre le retour de la politique
vive. »
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