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Origine : http://www.larevuedesressources.org/spip.php?
article1217&PHPSESSID=0c26c946573309e424a171a6635b48fb
Nous donnons ici deux textes de présentation du nouveau
numéro de la revue Lignes ayant pour thème "De
la violence en politique", car ils nous semblent être
des contributions importantes à la réflexion actuelle
sur les conditions de une action politique sortant des cadres institutionnels.
Nous n’en finissons pas de subir des injonctions d’avoir
à nous prononcer contre toute forme de politique violente,
et, plus généralement, contre la violence sous toutes
ses espèces. L’aversion du public contemporain à
la violence vive est constamment soutenue par la promotion de normes
immunitaires dont l’effet est de jeter le discrédit
aussi bien sur toutes sortes de conduites coutumières dans
nos sociétés (la bagarre du samedi soir, la fessée
administrée à l’enfant turbulent, la main baladeuse
dans le métro) que sur l’engagement physique dans les
pratiques politiques (la manifestation virant à l’émeute,
le pugilat au Parlement, la grève insurrectionnelle…).
En même temps, ce mouvement général de pacification
des mœurs nourrit le sentiment de l’insécurité,
au point que, si nos sociétés n’ont jamais été
aussi « sûres », elles n’en apparaissent
pas moins aux yeux d’une partie au moins de la population
comme de plus en plus dangereuses.
Au reste, la pacification, la délégitimation de la
violence ont une lourde contrepartie : la concentration toujours
plus dense des moyens de violence dans la sphère de l’Etat
et de ce qui s’y agence : plus nos sociétés
son « sûres » et plus elles sont policières
et c’est au détriment des libertés publiques
que prospère la criminalisation de toute espèce de
violence – la récent affaire de Tarnac en est une illustration
entre mille. Au demeurant : « toute espèce de violence
» est une expression bien expéditive. Ce dont il est
en réalité question est une opération discursive
de grand style autour de l’enjeu « violence ».
Le mouvement de pacification de la vie sociale et du domaine politique
a pour enjeu un formatage rigoureux des perceptions collectives
de « la violence » et un réforme radicale du
code destiné à séparer le violent du non-violent.
En bref, il s’agit d’inculquer à la population
la vision sécuritaire/policière de ces enjeux. A ces
conditions, sera donc désignée comme violente l’émeute
qui a embrasée une cité de banlieue suite à
une « bavure » policière – pas cette action
policière elle-même ; sera stigmatisée comme
violente une occupation d’usine accompagnée de quelques
saccages – pas le licenciement collectif qui l’a précédée
; sera désigné comme violente une attaque de banque
– pas les escroqueries en grand commises par des prédateurs
de haut vol comme Kerviel ou Madoff ; sera décrié
comme violent un attentat suicide commis par un kamikaze islamique,
pas les « opérations » aériennes de l’armée
israélienne sur la bande de Gaza…
Dans ces conditions, « la violence » tend à
devenir d’une manière exclusive le fait de l’autre
– du pauvre, de l’immigré, de la plèbe
mondiale, de l’islamiste, de l’Etat-voyou… Elle
tend toujours davantage à faire l’objet de rites de
détestation et d’exorcismes, à devenir un question
morale plutôt que politique ou sociale. Son évocation
péjorative devient un moyen de gouvernement des populations
à la peur et à la sécurité, davantage
qu’à la paix. Le monde des « pacificateurs »
qui nous gouvernent est, comme chacun peut s’en assurer, tout
sauf un monde en paix.
Surtout, la nouvelle police des discours qui « règle
» la question de la violence constitue un formidable empêchement
à penser et agencer une politique vive, déliée
des dispositifs généraux de la démocratie-marché
(Gilles Châtelet). Ce n’est pas seulement que les espaces
publics se trouvent de plus en plus occupés par toutes sortes
de dispositifs policiers, c’est aussi que l’appareil
général de criminalisation de « la violence
» tend à désarmer dès l’origine,
à la racine, toute entreprise politique qui ne s’effectuerait
pas aux conditions mêmes de la domination ou, si l’on
veut, de la société de contrôle. Il s’avère
à l’usage que le mouvement de « déviolentisation
» de la politique qui s’est accéléré
sans relâche depuis le début des années 1980,
aboutit, en réalité, à annihiler toute énergie
politique se déployant hors des espaces du programmable et
du gouvernable.
Notre impuissance politique actuelle face à l’Etat-Sarkozy
qui, pourtant, fait eau de toutes parts et n’est, substantiellement,
qu’une bouffonnerie, tient, pour une bonne part, à
cette extermination de tout possible politique radical par l’avènement
de ce dispositif général anti-violence. D’où
la question autour de laquelle pourrait s’agence ce numéro
de Lignes : comment repenser à de nouveaux frais, aujourd’hui,
la question de la violence, dans ses rapports à la politique
et, plus généralement, à la vie sociale ? Dans
quels termes reprendre ce débat (si riche, naguère
encore, dans le mouvement ouvrier et au-delà), une fois levée
l’hypothèque de la clause moralisatrice tendant à
s’imposer à tous – celle par laquelle quiconque
s’engage dans une action publique se voue à le faire
par des moyens forcément non-violents ?
Alain Brossat
De ladite affaire des « Insurrectionnels de Tarnac »
– ou encore dudit « comité invisible »
–, est-il possible de tirer quelques leçons déjà
? Ou, sinon des leçons, quelques questions ?
On a d’abord accusé la police et l’outrance
de ses méthodes (des méthodes d’exception en
effet) ; puis la justice et l’outrance de ses qualifications
(« terrorisme » pour des faits pourtant aucunement avérés
et qui, quand bien même l’auraient-ils été,
n’en relèvent guère). On le pouvait, on y était
justifié. En même temps qu’on n’eût
pas dû s’en étonner outre mesure, et que cela
n’eût pas dû suffire : après tout, l’État
était dans son rôle – « terrorisme »
est le mot par excellence auquel il doit de tenir le peu d’existence
qui lui reste (on comprend dès lors qu’il l’invoque
avec émotion) ; existence qu’il impartit à sa
police d’incarner, et que celle-ci ne se contente pas d’incarner,
qu’elle théâtralise avec zèle. Tout était
donc à peu près conforme. Tout l’était
à ceci près cependant que la défense des inculpés
s’est tout entière déclinée sur le principe
de leur innocence. Avec raison : il est vraisemblable que ceux-ci
sont innocents de ce dont on les accuse (les relaxes intervenues
depuis en témoignent). Mais, s’ils ne l’avaient
pas été ? S’ils ne l’avaient pas été,
ce sont la plupart de ces défenses qui n’auraient pas
tenu ; qui auraient si peu tenu que c’est le principe même
de leur défense qui aurait semblé mis à mal.
Pourquoi ? Parce qu’ils seraient du coup devenus indéfendables
?
La question n’est pas ici de cette affaire, sur laquelle
nous ne demandons pas de revenir, à partir de laquelle, au
contraire, nous proposons de partir. Par exemple, en demandant :
si d’autres s’étaient rendu réellement
coupables des mêmes faits, auraient-ils été
aussi sinon autant défendus et, cette fois, suivant quels
mots d’ordre ? De cette question, deux autres dépendent
que la logique impose : 1. que peut bien signifier d’en appeler
au droit auprès d’un État qui s’en exempte
aussi souvent que de besoin (principe dominant de la défense
des inculpés opposée à l’action de l’État)
? 2. et qu’opposer à l’État en guise de
défense des actions qui s’exceptent du droit ?
Cette dernière question est la plus ambiguë ; elle
ne cherche pas en soi à les encourager, seulement à
attirer l’attention sur le fait que la situation (économique,
sociale, politique) est incontestablement faite pour que se multiplient
les actions qui passent outre le droit (c’est le cas d’ailleurs,
depuis un certain nombre d’années, d’actions,
le plus souvent syndicales, dont le Parquet a invariablement «
criminalisé » les auteurs). À s’en tenir
au seul présupposé de l’innocence des auteurs
de ces actions (syndicales ou politiques), on s’abstient de
penser la possibilité d’actions dont les auteurs auraient
eu des raisons – sinon raison – de se rendre coupables.
On s’abstient a fortiori de se prononcer au sujet et de ces
actions et de leurs auteurs. Car la question : qu’opposer
à l’État en guise de défense des actions
qui s’exceptent du droit ?, en nourrit une autre, qui en est
proche : s’excepter du droit est-il par principe illégitime
dans un système de représentation qui impartit et
délivre la légitimité des pensées et
des actions selon que celles-ci se soumettent strictement au droit.
Deux hypothèses sont ici en présence : ou le droit
de l’État est contestable, ou l’État s’affranchit
lui-même d’un droit qui ne l’est pas. Contester
l’État, dès lors, c’est ou rappeler celui-ci
au droit dont il se réclame ou réclamer de lui qu’il
consente au droit qui naîtra de sa contestation. Dans un cas
comme dans l’autre, la violence qu’il engage engage
à une violence qui le conteste.
Michel Surya
Sommaire du numéro 29 de la revue Lignes :
Michel Surya, Présentation
Alain Brossat, Le paradigme du lancer de chaussettes
Jacob Rogozinski, Offensive de printemps en Sibérie occidentale
Frédéric Neyrat, Rupture de défense
Bernard Noël, Plutôt non que oui
Jean-Luc Nancy, Violente politique
Alain Naze, De la violence en milieu tempéré
Daniel Bensaïd, Une violence stratégiquement régulée
Laurent Margantin, Des mots dangereux, ou que peut une parole insurrectionnelle?
?
Mathilde Girard, Sabotages en quête d’auteur
Anselm Jappe, La violence, mais pour quoi faire? ?
Pierandrea Amato, L’indécidable et la violence
Alain Jugnon, Des morts tueurs? : un évêque est atteint
Sidi Mohammed Barkat, Octobre-novembre 2005 Les feux élémentaires
Mehdi Belhaj Kacem, L’architransgression
Dimitra Panopoulos, Le partisan de l’universel
Sophie Wahnich, Peuple et violence dans l’histoire de la
Révolution française
Épilogue, contrepoint Jean-Christophe Bailly, De la fragilité
des statuettes.
Pour une esthétique de la précaution
Textes réunis par Alain Brossat et Michel Surya
http://www.larevuedesressources.org/spip.php?
article1217&PHPSESSID=0c26c946573309e424a171a6635b48fb
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