Origine : http://www.plusloin.org/plusloin/spip.php?article1
1° Il est désormais dépourvu de sens de se demander
dans quelle mesure l’enseignement de Marx et d’Engels
est, à notre époque, théoriquement recevable
et pratiquement applicable.
2° Toutes les tentatives pour rétablir la doctrine marxiste
comme un tout et dans sa fonction originelle de théorie de
la révolution sociale de la classe ouvrière sont aujourd’hui
des théories réactionnaires.
3° Toutefois, pour le bien comme pour le mal, des éléments
fondamentaux de l’enseignement marxien conservent leur efficacité
après avoir changé de fonction et de théâtre.
De plus, la praxis de l’ancien mouvement ouvrier marxiste
a donné de puissantes impulsions aux divergences pratiques
qui opposent aujourd’hui les peuples et les classes.
4° Le premier pas à faire, pour remettre debout une
pratique et une théorie révolutionnaire, consiste
à rompre avec ce marxisme qui prétend monopoliser
l’initiative révolutionnaire et la direction théorique
et pratique.
5° Marx n’est aujourd’hui qu’un parmi les
nombreux précurseurs fondateurs et continuateurs du mouvement
socialiste de la classe ouvrière. Non moins importants sont
les socialistes dits utopiques, du temps de Thomas More au nôtre.
Non moins importants sont de grands rivaux de Marx, tels que Blanqui,
et des ennemis irréductibles, tels que Proudhon et Bakounine.
Non moins importants, en dernier résultat, les développements
plus récents tels que le révisionnisme allemand, le
syndicalisme français et le bolchévisme russe.
6° Particulièrement critiques sont, dans le marxisme,
les points suivants :
a) Le fait d’avoir été pratiquement subordonné
aux conditions économiques et politiques peu développées,
en Allemagne et dans tous les autres pays de l’Europe centrale
et orientale où il allait acquérir une importance
politique ;
b) Son attachement inconditionnel aux formes politiques de la révolution
bourgeoise ;
c) L’acceptation inconditionnelle de prendre l’état
économique de l’Angleterre comme modèle pour
le futur développement de tous les pays et comme condition
objective préalable de la transition au socialisme.
A quoi s’ajoutent :
d) Les conséquences de ses tentatives répétées,
désespérées et contradictoires, pour briser
ces conditions.
7° De ces conditions en effet ont résulté :
a) La surestimation de l’Etat comme instrument décisif
de la révolution sociale ;
b) L’identification mystique du développement de l’économie
capitaliste avec la révolution sociale de la classe ouvrière
;
c) Le développement ultérieur ambigu de cette première
forme de la théorie marxienne de la révolution par
la greffe artificielle d’une théorie de la révolution
communiste en deux phases ; cette théorie, dirigée
d’une part contre Blanqui, d’autre part contre Bakounine,
escamote du mouvement présent l’émancipation
réelle de la classe ouvrière, et la repousse dans
un avenir indéterminé.
8° Ici se trouve le point d’insertion du développement
léniniste ou bolchévique ; et c’est sous cette
nouvelle forme que le marxisme a été transféré
en Russie et en Asie. Simultanément s’est opéré
le développement du socialisme marxiste, qui, de théorie
révolutionnaire, est devenu pure idéologie. Cette
idéologie pouvait être et a été subordonnée
à toute une série d’objectifs divers.
9° C’est sous ce point de vue qu’il convient de
juger avec un esprit critique les deux révolutions russes
de 1917 et de 1928, et c’est sous ce point de vue qu’il
faut déterminer les fonctions remplies aujourd’hui
par le marxisme, en Asie et à l’échelle mondiale.
10° Le pouvoir de disposer de la production de leur propre
vie ne résultera pas du fait pour les ouvriers d’occuper
les positions abandonnées, sur les marchés internationaux
et sur le marché mondial, par la concurrence auto-négatrice
et soi-disant libre des propriétaires monopolistes des moyens
de production. Ce pouvoir ne pourra résulter que de l’intervention
concertée (planmässig) de toutes les classes, aujourd’hui
exclues, dans une production qui, aujourd’hui déjà,
tend sous tous les rapports vers la régulation monopoliste
et planifiée.
Karl Korsch (1950)
(Thèses traduites de l’allemand par Maximilien Rubel
et Louis Evrard et publiées pour la première fois
dans Arguments n°16, 1959)
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